6 février 2023

Le casse-tête chinois du #RussianDollChallenge

Lorsque j’ai vu passer ce nouveau challenge proposé sur Twitter par la Fédération Française de Généalogie, j’ai pensé naïvement pouvoir régler la question en quelques clics sur Heredis car du côté maternel, mon arbre est plutôt bien avancé.

L’arbre ci-dessous date de plusieurs mois déjà mais voilà en gros l’état des recherches.

Roue d'ascendance
À gauche, l’ascendance paternelle et à droite, l’ascendance maternelle. Les quelques trous dans la partie droite correspondent le plus souvent à des pères « inconnus ».

La lignée utérine donc ? Pfft une formalité !

Et en effet, cela ne pose pas trop de difficultés de remonter la lignée des mères à travers le XXe, le XIXe et une grosse partie du XVIIIe siècle. Mais voilà qu’arrive en ce début de XVIIIe siècle et sans crier gare Marie OLIVIER, mon ancêtre à la 11e génération. Il s’agit de mon Sosa 1611 mais aussi 1727, 1755, 1787, 1991 et 2047.

En fait, jusqu’ici, tout va bien 🙂

Que sait-on de Marie OLIVIER ?

Selon la majorité des arbres en ligne, Marie OLIVIER est née à Nantes vers 1701 et épouse Pierre Lauret (ou Loret), scieur de long ou, lit-on parfois, « ancien charpentier de la Compagnie des Indes ». Elle est ce qu’on appelle une primo-arrivante et l’ancêtre de très nombreux réunionnais.

Leur mariage est célébré à Lorient en 1726 ou peut-être bien en 1727 mais nous verrons tout cela un petit peu loin. Précisons que son mari Pierre LAURET est né quant à lui à Saint-Paul de l’île Bourbon (Réunion) de Jacques LAURET originaire de la Nièvre, engagé de la Compagnie des Indes, et de Félicie VINCENTE, indo-portugaise.

Ils se marient à Lorient, Marie OLIVIER suivra son mari  et embarquera en 1728 pour l’île Bourbon. Ils sont les parents de mon ancêtre Félix LAURET qui, comme son nom ne l’indique pas, est une femme.

Marie OLIVIER décède à Saint-Pierre de l’île Bourbon le 22 juillet 1776.

Certaines de ces informations se trouvent dans le « Dictionnaire Généalogique des Familles de l’Île Bourbon » (une bible), les ANOM pour sa date de décès et bien entendu dans plusieurs arbres en ligne.

Page couverture dictionnaire généalogique des familles de l'île Bourbon
Extrait dictionnaire : mariage LAURET - OLIVIER

Les vérifications d’usage

Commençons par la fin (!) et donc par confirmer la date de décès de Marie OLIVIER le 22 juillet 1776 à Saint-Pierre.

Acte de décès Marie OLIVIER 1776

Acte de décès Marie OLIVIER 1776 suite
Source : Archives Nationales d’Outre-Mer

Marie OLIVIER est décédée à l’âge d’environ 75 ans, ce qui la fait naître aux alentours de 1701. Son acte de décès nous apprend également qu’elle est originaire de la paroisse de Boia (?), diocèse de Nantes. Et donc peut-être pas de la ville de Nantes même…

Je pense que c’est d’ailleurs la raison pour laquelle quasiment personne (sur Geneanet ou autre) n’a encore trouvé la date précise de son baptême à Nantes. Elle est toujours née « vers » : « vers 1701 » ou « vers Nantes ». C’est un peu triste d’ailleurs de naître « vers ».

Quelques hypothèses sur son lieu de naissance

Certains généalogistes croient lire dans cet acte de décès le nom de Bouin, une commune de Vendée. Après tout, pourquoi pas ? Bouin appartenait effectivement au diocèse de Nantes. Voici ce que nous dit d’ailleurs Wikipédia sur la commune de Bouin :
Avant la création des départements, Bouin faisait partie des Marches Bretagne-Poitou avec une appartenance commune à la Bretagne et au Poitou sur le plan temporel, et à la Bretagne (diocèse de Nantes) sur le plan spirituel.

Cependant aucune date de baptême précise n’est donnée par ces généalogistes qui sont en faveur de Bouin. Je n’ai pas non plus trouvé de Marie OLIVIER dans les tables BMS de Bouin qui ont le mérite d’exister pour la période 1668-1792. Je pense qu’il s’agit là d’une simple hypothèse. Personnellement, je lis toujours Boia et non Bouin.

Autre piste : on peut parfois trouver sur Geneanet que notre Marie OLIVIER-LAURET est originaire d’Orvault en Loire-Atlantique. Elle serait née le 13 mars 1704 à Orvault, paroisse Saint-Léger, de François OLIVIER et de Prudence GAUDEAU. Le problème, c’est que le registre BMS de 1704 de la commune d’Orvault (44) est comment dire…

page registre Orvault

Et c’est comme ça sur les 10 pages du registre. Même en jouant sur les contrastes ou en passant en mode négatif, les actes restent illisibles. Ou alors je m’y prends mal… Qu’il s’agisse de mon ancêtre Marie OLIVIER ou pas, chapeau en tout cas à ceux qui ont réussi à lire et relever cet acte de baptême du 13 mars 1704 ! 🙂

Je pense néanmoins qu’il ne s’agit pas de la Marie OLIVIER que je recherche, car si elle était réellement originaire d’Orvault, pourquoi écrire « Boia » ou éventuellement « Bouin » si c’est Orvault ? Il ne faut peut-être pas chercher midi à 14h et se dire que What you read is what you read. C’est sûrement Boia.

En faisant quelques recherches, je découvre que Boia est en réalité l’ancien nom de la commune de Bouaye située à 12 kms au sud-ouest de… Nantes.

Extrait wikipedia commune BOUAYE
Source : Wikipédia

Bouaye était à l’époque une petite commune de moins de 1500 habitants, précisément 1 467 habitants en 1793, date du premier recensement de population. Les recherches dans les registres BMS ne devraient donc pas être bien longues.
Les résultats ne se font d’ailleurs pas attendre : 2 Marie OLIVIER naissent à BOIA entre 1695 et 1705. Si jamais vous en trouvez d’autres, ne me jetez pas la pierre, il se peut qu’une homonyme m’échappe !

  • Une première Marie OLIVIER voit le jour à Bouaye le 8 octobre 1695, mais celle-ci épousera en 1722 un certain Jean GUINCHELIN à Frossay (44) et avec qui elle aura au moins 6 enfants de 1724 à 1734. Rien à voir donc avec mon ancêtre Marie OLIVIER qui a embarqué pour l’Île Bourbon en 1728 sur le Royal Philippe.
  • Une seconde Marie OLIVIER est baptisée à Bouaye le 22 octobre 1703 et celle-ci est sacrément intéressante.
Acte Baptême Marie OLIVIER à BOUAYE 1703
Source : Archives Départementales de Loire-Atlantique, commune de Bouaye, BMS 1703

Cette Marie OLIVIER née le 22 octobre 1703 à Bouaye est la fille de Jan ou Jean OLIVIER et de Michèle BUAUD.

Voyons donc les prénoms que notre nouvelle « bourbonnaise » Marie OLIVIER et son mari Pierre LAURET donnent à leurs 4 enfants qui naissent à la Réunion entre 1731 et 1740. Les prénoms et noms de leurs propres parents ont semble-t-il été une grande source d’inspiration.

  • LAURET Marie Jacquette (1731-1813). Prénom de son grand-père paternel Jacques LAURET
  • LAURET Félix (1732-1818). Prénom de sa grand-mère paternelle : Félicie VINCENT
  • LAURET Vincent (1735-1794). Nom de sa grand-mère paternelle : Félicie VINCENT

Et the last but not the least :

  • LAURET Anne Michèle (1740-1790), un prénom inspiré de sa grand-mère maternelle Michèle BUAUD ?! Soit c’est bien elle, soit c’est une sacrée coïncidence.

Alors comment faire être sûre à 100% que « ma » Marie OLIVIER décédée à St-Pierre de la Réunion est la Marie OLIVIER née à Bouaye en 1703 ?
Son acte de mariage pourrait comporter quelques informations à ce sujet. Tout le monde semble la marier avant son grand départ pour la Réunion en 1728. Et en effet, sur le site Mémoire des Hommes, on peut consulter le rôle du Royal Philippe et découvrir qu’elle apparaît bien en tant que passagère et femme de Pierre LORET.

Extrait site Mémoire des hommes : Role du bateau Royal Philippe

Tiens en passant un ouvrage intéressant édité en 2004 par le Service Historique de la Marine et qui m’a été fort utile récemment : « Les engagés de la Compagnie des Indes, marins et ouvriers  (1717-1770) » de Jean-Michel ANDRÉ.

Photo couverture livre Les engagés de la Compagne des Indes, marins et ouvriers

Un CD fourni à l’intérieur permet de naviguer (sans jeu de mot) parmi les engagés qui sont classés dans l’ordre alphabétique.

extrait CDROM Engagés de la compagnie des Indes

Il est donc plausible que l’on trouve son acte de mariage à Lorient peu de temps avant.

Sauf que… il n’existe pas un mais deux actes de mariage dressés au nom de Pierre LORET de Marie OLIVIER à Lorient. Et c’est la première fois que je me retrouve face à un tel double événement.

Le 19 février 1726 se marie donc le couple Pierre LORET et Marie OLLIVIER à Lorient. C’est cette date de mariage qui est généralement retenue dans les arbres en ligne, mais cela ne prouve rien on le sait bien.

Acte de mariage LORET Pierre et Marie Olivier 19 février 1726 à Lorient
Mariage de Pierre LORET de Marie OLLIVIER. Source : Archives Départementales du Morbihan, lien direct : https://recherche.archives.morbihan.fr/ark:/15049/vtaa99259113a7c0b6c/daogrp/0/103

Un autre mariage est célébré entre Pierre LAURET et Marie OLLIVIER un an plus tard, le 13 février 1727 et toujours à Lorient.

Extrait Pierre LAURET et Marie OLIVIER 13 février 1727 à Lorient
Mariage bis de Pierre LAURET et de Marie OLLIVIER. Source : Archives Départementales du Morbihan, lien direct : https://recherche.archives.morbihan.fr/ark:/15049/vta4ff5d4faa316f94d/daogrp/0/14

Notons la présence du même témoin Jacques CORNER dans les deux actes. Dans le premier, on trouve un certain Étienne Roussel et dans le second, Joseph Roussel. Coïncidence là aussi ? Il s’agit probablement du même couple, mais dans ce cas, quel mariage est le bon ? Pourquoi deux mariages ? Le premier n’était-il pas « valable » ? Le mystère est encore épais à ce stade.

Quoiqu’il en soit, dans les deux actes, la filiation des époux n’est de toute façon pas précisée. Hélas.

L’espoir (fait vivre)

Alors existe-t-il d’autres documents qui permettraient de s’assurer que mon ancêtre est bien née à Bouaye en 1703 ?

Si c’est bien elle, elle se serait mariée à l’âge de 22 ou 23 ans avec Pierre LORET à Lorient. Elle était donc mineure puisque la majorité pour les filles était fixée à 25 ans à l’époque.
Quelques recherches sur les parents présumés, Jean OLIVIER et Michèle BUAUD, montrent qu’ils sont tous les deux décédés avant le mariage de Marie OLIVIER : le père meurt en 1720 et la mère en 1704. Marie OLIVIER était donc mineure et orpheline.

Il existe dans les archives de Bretagne quelque chose de merveilleux pour le généalogiste : le décret de mariage. 
Kesako ?
Les mieux placés pour en parler, ce sont les archivistes du Morbihan :

C’était une procédure obligatoire pour tout mineur et orphelin de père qui souhaitait se marier !
D’ailleurs, la propre mère de Marie OLIVIER de Bouaye a dû elle-même en passer par là à son mariage le 27 février 1696 à Bouaye. Elle était fille mineure décrétée de justice.

Acte mariage Jean OLIVIER et Michel BUAYD 1696
Mariage de Jean OLIVIER et de Michelle BUAUD. Source : Archives Départementales de Loire-Atlantique, lien direct : https://www.archinoe.fr/v2/ark:/42067/ec3f5d8cb94fb6dcc182472a27f50403

Même s’il n’est rien précisé dans les deux actes de mariage de Marie Olivier et de Pierre LORET/LAURET, elle était probablement décrétée de justice aussi. J’apprends qu’il n’en est pas fait mention systématiquement dans les actes de mariage.
Donc si jamais, SI JAMAIS, un tel décret de justice est encore conservé aux Archives du Morbihan au nom de Marie OLIVIER, alors il est à peu près certain que j’y trouverai les réponses à mes questions.

Affaire à suivre, peut-être aux Archives du Morbihan !

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Jourdavant

Généalogiste amateur originaire de l'île de la Réunion

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5 réflexions sur « Le casse-tête chinois du #RussianDollChallenge »

  1. Très belle enquête, avec de belles hypothèses qui tiennent la route et découverte des décrets de mariage.
    Personnellement pour la commune d’origine je lis « Bois » (cf le -S de « Trois » dans la date)…peut-être d’autres perspectives…

  2. Bonjour Maxime et merci pour ces mots et ta contribution ! Oui Bois pourquoi pas ?! Mais alors dans ce cas, est-ce que ce serait toujours la commune de Bouaye que l’on trouve aussi sous l’appellation « Boi » au XVII et en 1731 ?
    Ou alors peut-être Bois-de-Céné (85). Ca mérite une nouvelle recherche dans les archives de Vendée 🙂

  3. C’est vraiment passionnant ! Et toutes ces ressources que je ne connaissais pas, j’en ai appris des choses ! J’espère que vous retrouverez votre Marie OL(L)IVIER et, si tel est le cas, nous pourrions savoir la suite -ou le début- de l’histoire 😉 Bonnes recherches !

  4. Bravo pour cet article passionnant. Les recherches sur les primo-arrivant(e)s sont souvent les plus difficiles mais souvent aussi les plus intéressantes. On aimerait bien pouvoir rencontrer ces primo-arrivants et leur demander d’où ils viennent et pourquoi ils sont partis si loin de chez eux, encore plus dans le cas d’une femme. Espérons qu’il y aura une suite à cet article. 🙂

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