Familles réunionnaises

#RDVancestral avec un monstre ?

Le 3ème samedi de chaque mois, Guillaume Chaix @grenierancetres nous invite à prendre place dans une capsule temporelle et à partir à la rencontre de l’un de nos ancêtres pour capturer un instant de sa vie. Ce voyage dans le temps est basé sur des faits historiques mais laisse nécessairement une part importante à l’imagination. Toute ressemblance avec des personnes et des situations ayant existé est donc purement volontaire ! Retrouvez les articles publiés par les blogueurs du #rdvancestral ici : http://rdvancestral.com/

Rassurez-vous, le titre est intentionnellement provocateur. Mon ancêtre Jacques PICARD n’est ni un monstre, ni le diable. Mais que l’on vive au XXIe siècle ou au XVIIe siècle, ses actions sont condamnables aux yeux de la justice et de la société. Seraient-elles pour autant impardonnables ? C’est la grande question. Depuis que j’ai découvert son histoire, je n’ai eu de cesse de chercher sa part d’humanité dans des écrits. Et je ne suis pas sûre de l’avoir trouvée…

À proximité de l’île de Périm, quelque part entre la Mer Rouge et le Golfe d’Aden.

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Nous sommes en juin 1695 et je rencontre aujourd’hui mon ancêtre Jacques PICARD. Pour ce faire, je dois me transporter là où je suis certaine de le trouver en cette fin de XVIIe siècle, à savoir sur le navire Le Fancy dont le capitaine n’est ni plus ni moins que le célèbre pirate anglais Henry EVERY, plus connu sous le nom de Long Ben !

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Gravure d’Henry EVERY. Source : « L’Histoire générale des plus fameux pirates » de Charles JOHNSON, 1724-1725.

Tout a été dit, répété et déformé sur le sulfureux capitaine Long Ben. Né le 23 août 1659 à Plymouth en Angleterre, il est considéré comme l’un des plus grands pirates de l’histoire. Sa réputation le précédait d’ailleurs déjà de son vivant. Il est notamment connu pour avoir réalisé la plus grosse attaque de toute l’histoire de la piraterie en s’appropriant un jour de chance le trésor d’Aurangzeb, le dernier Grand Moghol.

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Abul Muzaffar Muhi-ud-Din Muhammad Aurangzeb Souverain expansionniste de l’Empire Moghol (1618-1707)

Je sais ce que vous vous dîtes, je vous raconte un conte de pirates pour vous endormir. Mais tout ceci s’est pourtant bien produit en 1695. Des témoignages écrits des palpitantes aventures maritimes de Long Ben sont parvenus jusqu’à nous. Malgré la foison de récits, nul ne sait pourtant ce qu’il est advenu de ce fameux pirate. Fantasme et histoire se sont entremêlés. Est-il mort roi ou mendiant ? Dans les Caraïbes ou à Madagascar ? En Angleterre peut-être ? Il est parfois bon de ne rien savoir et de garder une part de mystère pour que vive la légende.

Ce n’est pas Long Ben que je suis supposée rencontrer de toute façon, mais un membre de son équipage : Jacques PICARD. Cet équipage se compose en juin 1695 de 170 hommes dont une petite cinquantaine de français. On trouve parmi eux HUET, PICARD, BAILLIF dit L’Angevin qui ont fait souche à la Réunion. C’est d’ailleurs assez « commun » chez les réunionnais de se trouver quelque ancêtre flibustier. A la fin du XVIIe siècle, ils représentent un chef de famille sur quatre. PICARD est le nom de naissance de ma grand-mère maternelle et remonter cette branche jusqu’à Jacques PICARD a été relativement facile.

Sur le Fancy aujourd’hui, une bonne trentaine d’hommes éméchés semblent fêter quelque chose. Des chants se font même entendre au milieu de ce joyeux brouhaha. L’un d’entre eux se retire d’un petit groupe et m’interpelle :

– Approche ma chère descendante, ma juge préférée… Viens donc ! C’est moi que tu cherches !

En m’approchant timidement, je lui lance alors :

– Que se passe-t-il aujourd’hui sur ce bateau ? Pourquoi cette fête ?

– Nous sommes riches ! cria-t-il. Cela vaut bien une fête !

– Le fameux trésor du Grand Moghol ? C’est donc vrai ?

– Bien sûr que c’est vrai, m’assure-t-il. Sinon, tu ne serais pas là aujourd’hui ! Il était moins une, 25 navires riches à souhait ont failli nous passer sous le nez en pleine nuit ! Heureusement que nous avons réussi à les rattraper  ! Ce trésor nous assure à tous la survie pour un bon moment. C’était une prise facile, EVERY a envoyé deux sloops faire la sale besogne à l’arrière de la flotte, les bateaux n’ont pas résisté bien longtemps. Deux ou trois coups de canons et ils se sont rendus.

– Et la princesse où est-elle ? m’enquis-je. Est-il vrai que la fille du Grand Moghol elle-même était passagère ?

– Je ne sais pas s’il y a une princesse mais les femmes de ces bateaux sont toutes ravissantes et richement parées. Elles doivent appartenir à la cour c’est certain. Il est vrai que l’une d’entre elles semble commander les autres… Elle se trouve en ce moment-même avec ses servantes en bas, en lieu sûr avec le capitaine. Il refuse absolument qu’on les approche ! Il se la « réserve » sûrement, ajoute-t-il en souriant.

Je ne suis pas certaine que la princesse soit réellement en lieu sûr avec ces hommes qui sont pour la plupart sans foi ni loi. Certains racontent que la fille du Grand Moghol devait se marier avec un homme très riche en Iran. Elle aurait fait le voyage depuis les Indes avec des richesses considérables à bord de ses bateaux. Les pirates les auraient ainsi cueillis au passage. Plus sûrement, EVERY a attaqué une flotte de navires qui rentraient aux Indes après un pèlerinage à la Mecque. Il n’empêche que ces bateaux transportaient outre des gens de la cour du Grand Moghol, de l’or, des pierreries, de l’argent et des objets de grands valeur. «Ils prirent dans ce vaisseau tellement d’or et d’argent en monnaie et en vaisselle qu’avec ce qu’ils avaient pris avant, la part de chaque homme monta à 1000 livres.»

Ce que l’on sait moins sur cette prise historique, c’est que beaucoup de jeunes filles présentes sur ces bateaux indiens se sont jetées à l’eau après avoir été violées et déshonorées par les hommes de Long Ben. N’ayant plus aucune chance de se trouver un mari plus tard, elles n’avaient d’autres choix que de mourir. L’histoire de la piraterie est bien moins reluisante que ce que l’on peut voir dans certains films.

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Extrait du film « Against all Flags » de George Sherman, 1952.

Ne souhaitant pas tergiverser trop longtemps, je lui demande :

– D’où viens-tu ? Qui sont tes parents ? Pourquoi as-tu quitté la France ? Est-ce vrai tout ce qu’on raconte? Les crimes que tu as commis ? J’aimerais tout savoir de toi.

– Tu en sais déjà suffisamment, me coupe-t-il. Tu as fait des recherches, tu as lu tout ce qu’il y avait à lire. Mon passé est derrière moi. J’ai quitté sans regret ma famille et mon pays et j’aime à penser que le meilleur reste à venir.

– Tu déclares être originaire « de l’Évêché de Luçon » en 1696, du « Poitou » en 1705 et 1709 et des « Sables d’Olonne » en 1711. Je ne sais plus où te chercher exactement, sans oublier que tu as pleins d’homonymes dans ces régions ! J’ai essayé de retracer ton parcours de flibustier, tu faisais partie de l’équipage du Capitaine DESMARESTZ, mais votre bateau s’est échoué sur l’île de Mohéli aux Comores. C’est à ce moment-là que tu as rejoint Long Ben…

– Contraint et forcé, tu peux me croire ! Ces hommes que tu vois là sont pires que moi.

– Pire que toi ? Tu en es bien sûr ? J’ai lu Adrian VAN BROECK, il raconte qu’un certain PICARD de l’équipage d’EVERY a été condamné antérieurement en France pour inceste et meurtre. Dois-je le croire ?

– Je ne connais pas ce VAN BROECK mais il me semble bien informé ! répond-il. Tu ne trouveras de toute façon aucun enfant de chœur sur ce bateau. Je n’aime pas parler du passé.

Agacée, je m’éloigne de mon ancêtre en songeant à sa future femme et à ses enfants, non sans tristesse. Il vaut mieux que je le laisse là continuer à s’abreuver avec ses amis…

Comment retrouver sa trace ? Je n’ai rien compris au livre d’Adrian VAN BROECK que j’ai acheté et tenté de lire attentivement. Il est écrit dans un vieil anglais difficile à comprendre pour nous, francophones du XXIe siècle. J’ai cherché le nom de mon ancêtre partout. En vain. Sur ce point, je ne peux donc que faire confiance au Père Jean BARASSIN, historien et professeur, qui rapporte cette référence à Adrian VAN BROECK dans ses « Notes ».

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Jacques PICARD croit en un avenir radieux, mais il se trompe lourdement. Je les regarde s’amuser au loin mais cela ne va pas durer.

Après avoir récupéré le trésor du Grand Moghol, le capitaine EVERY souhaite mettre le cap sur les Bahamas pour s’installer sur l’île de New Providence, au grand dam des Danois et des Français présents sur le Fancy. Ces derniers seraient effectivement en terre ennemie, il est donc hors de question pour eux de suivre EVERY, ils se feraient tués sur le champ. Afin de calmer son équipage récalcitrant, EVERY leur propose alors de descendre sur l’île Bourbon, ce qu’ils acceptent. Ce sont donc pas moins de 66 flibustiers « cousus d’or et d’argent » qui débarquent sur l’île en novembre 1695 avec presque 1000 livres en poche chacun. Un décompte des habitants de l’île fait état de 216 personnes en 1686. Ce débarquement de flibustiers plus tard n’est certainement pas passée inaperçu.

Les démons de Jacques PICARD

Jacques PICARD se marie un an plus tard avec la petite Louise COLLIN dont on n’est pas sûre de l’âge mais qui doit être encore très jeune. Un recensement de 1735 lui donne 49 ans et la fait donc naître en 1686 ! Elle se serait donc mariée à l’âge de 10 ans avec Jacques PICARD qui approche lui des 30 ans. Il est vrai que l’île manque cruellement de femmes à l’époque et que Louise COLLIN est orpheline de père (le nîmois Pierre COLLIN est décédé avant 1690) mais de là, à se marier à 10 ans…

Deux premiers fils naîtront de cette union : Jean en 1697 et Augustin en 1702.

On aurait pu en rester là, mais les vieux démons de Jacques PICARD finissent par le rattraper quelques années après. Dans le Registre des Procès Criminels (1705-1708), Jacques PICARD est accusé de viol par Hélène Le Beau, 8 ans. Elle déclare qu’il l’a attiré chez lui le 21 août 1705 pour abuser d’elle.

Un certain nombre d’interrogatoires, de confrontations et même d’expertises médicales se déroulent entre le 3 et 6 septembre 1705. Un petit comité de notables se transforme en tribunal et déclare que Jacques PICARD est probablement coupable du viol de la fillette. Mais comme le suspect n’est pas décidé à avouer et que les juges s’avouent impuissants à « utiliser la question » (la torture), ils proposent qu’il soit jugé en France. Ordre est donc donné de l’emprisonner immédiatement dans l’attente de son retour vers la France.

Le problème, c’est qu’il ne passe pas beaucoup de bateaux à l’île Bourbon à l’époque. Trouvant le temps long, Jacques PICARD tente de s’échapper par deux fois de sa prison. Il se réfugie quelques mois dans les forêts de l’île mais finit par se faire attraper les deux fois, la deuxième probablement parce qu’il a été dénoncé par Jean BOYER, l’amant de sa femme (selon Antoine BOUCHER).

Le temps passe, Jacques PICARD reste enfermé avec des liens resserrés. Louise COLLIN accouche d’un nouvel enfant le 30 novembre 1706 : Catherine COLLIN. Du fond de sa prison, Jacques PICARD en rejette la paternité. Cela fait plus de 10 mois qu’il est enfermé dans les cachots de Saint-Denis. Je vous ai d’ailleurs fait part de cet acte de non reconnaissance de paternité dans un tweet en juin 2016 :

Comme aucun navire pour la France ne pointe toujours à l’horizon et que Jacques PICARD devient encombrant pour les autorités locales, on décide finalement de l’expédier au comptoir français de Pondichéry afin d’y être jugé en bonne et due forme. Il embarque donc pour les Indes en avril 1707.

De 1707 à 1711, aucune nouvelle de Jacques PICARD. Est-il en prison à Pondichéry dans l’attente de son procès ? A-t-il été jugé et emprisonné ? Nul ne sait.

Pendant ce temps, son épouse Louise COLLIN accouche d’un petit Joseph le 21 septembre 1709. Il semble que le père de ce petit Joseph soit encore Jean BOYER qui est (lui aussi !) empêtré dans des affaires de mœurs. Jean BOYER a été arrêté et condamné à se marier avec Louise DAMOUR en février 1709 après qu’elle ait accouché en 1708 d’un petit François qu’il a reconnu comme sien. Ce mariage entre Jean BOYER et Louise DAMOUR sera finalement annulé en 1715.

La vie n’a pas vraiment été tendre de toute façon pour Louise COLLIN. Jacques PICARD est réputé être « un grand paresseux, ivrogne et adonné à toutes sortes de vices ».  Entre 1709 et 1711, elle doit assurer seule l’exploitation familiale située près de la Rivière Saint-Jean et dont la production en 1708 est de « 1000 Livres de riz, 1000 L. de mil, 20 L. de tabac, 100 régimes de bananes et quelques légumes ».

Un beau jour de 1711, Jacques PICARD réapparaît sur l’île Bourbon. Le père BARASSIN suppose alors qu’il a bénéficié d’une sorte de non-lieu à Pondichéry et qu’il est rentré par la flotte de Raoul qui comprend 4 vaisseaux : Le Maurepas, le lys Brilhac, le François d’Argouges et l’Auguste. Mon ancêtre retourne dans son foyer le plus naturellement du monde et trois fils naîtront de ses retrouvailles avec son épouse Louise COLLIN : Jacques (mon Sosa) qui naît en 1714 , Pierre en 1718 et François en 1720.

Entre 1711 et 1720, Jacques PICARD est condamné plusieurs fois pour diverses affaires mais moins « graves » que celle de la petite Hélène Le Beau. Il ne reconnaît pas l’autorité en place sur l’île à l’époque et n’en fait de toute façon qu’à sa guise. S’il y a un bon coup à faire, il semble toujours de la partie…

Il décèdera finalement à Sainte-Suzanne le 8 mars 1723, emportant avec lui ses plus lourds secrets.

Du fameux trésor du Grand Moghol, il ne reste plus rien depuis bien longtemps. À ses descendants de transformer maintenant le plomb en or…

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Sources :

  • BD « Long Ben » de Sabine THIREL- Olivier GIRAUD (Cap au Sud)

10 réponses »

  1. Bravo pour ce billet dont on imagine qu’il est le fruit de recherches très fouillées. Mon passage préféré: « Tu ne trouveras de toute façon aucun enfant de chœur sur ce bateau ». On peut imaginer que les habitants de la colonie n’ont pas été ravis de les voir débarquer.

    Aimé par 1 personne

  2. Je suis admirative de ce billet qui n’a pas dû être facile à écrire. Tu as trouvé la bonne distance entre toutes les émotions qui ont dû t’envahir lorsque tu as découvert ces histoires. On navigue de surprise en surprises au rythme de ce récit extrêmement touchant dont le ton semble très juste.
    Félicitations !

    Aimé par 1 personne

  3. Je suis impressionné par la qualité de ce billet, sincèrement. Ce n’est pas si fréquent d’aborder la vie d’un ancêtre comme tu le fais, à la fois avec la distance critique et en même temps avec la proximité de la descendante. En toute transparence, en toute vérité. Bravo pour ce #RDVAncestral !

    Aimé par 2 people

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