Familles réunionnaises

#RDVAncestral : Tu es Pierre et sur cette pierre…

Le 3ème samedi de chaque mois, Guillaume Chaix @grenierancetres nous invite à prendre place dans une capsule temporelle et à partir à la rencontre de l’un de nos ancêtres pour capturer un instant de sa vie. Ce voyage dans le temps est basé sur des faits historiques mais laisse nécessairement une part importante à l’imagination. Toute ressemblance avec des personnes et des situations ayant existé est donc purement volontaire ! Retrouvez les articles publiés par les blogueurs du #rdvancestral ici : http://rdvancestral.com/

Nous sommes en 1671 à Madagascar. Il pleut si puissamment sur la baie de Fort Dauphin qu’il devient difficile de tenir debout. Nous sommes en fin d’après-midi mais le ciel a déjà plongé la baie dans la pénombre.

Lorsque je lève la tête, c’est un paysage de fin du monde qui s’offre à moi. Le port que je perçois au loin est sombre et inquiétant, le bruit de la pluie couvre tout souffle de vie. D’épais nuages noirs à perte de vue et un grondement sourd en provenance du ciel ne laissent présager aucune accalmie pour le moment. Il me faut avancer coûte que coûte et rejoindre le comptoir des français pour y trouver un abri. Vite.

Au bout d’une marche chaotique, j’arrive enfin devant la porte du fort Flacourt.

porte_Flacourt_M_1645

Éprouvée mais soulagée, je franchis le seuil. Je pressens rapidement que quelque chose ne va pas. Il n’y a personne, aucun garde, aucun bruit.

Je fais quelques pas en direction des premiers baraquements et là… l’effarement. Des corps ensanglantés enchevêtrés jonchent le sol, une odeur pestilentielle dans l’air que la pluie tropicale n’arrive pas à couvrir, des insectes en masse. Je déambule à travers les ruelles du fort, la main sur le nez et la bouche. Partout, le même spectacle macabre. Ils sont tous morts, atrocement tués de toute évidence. Que s’est-il passé ??

Je fais marche arrière, ressors du camp et me précipite vers le port dans un élan insoupçonné. Mais avant même d’y parvenir, un homme surgit de nulle part pour me faire face :

– Baisse-toi, ils vont te voir !

– Qui ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourqu…

Avant même que je ne termine ma phrase, il m’entraine en courant derrière des rochers.

– Nous ne pourrons pas rester longtemps ici, chuchote-t-il.

Alors que la pluie reprend de plus belle, je détaille l’homme à mes côtés et le reconnais immédiatement. C’est Pierre, Pierre NATIVEL, mon ancêtre. Onze générations nous séparent, mais aujourd’hui, nous nous faisons face. Aujourd’hui, nous avons tous les deux 36 ans. Cet artisan parisien pourtant vaillant dans sa jeunesse est aujourd’hui maigre et même blessé à plusieurs endroits. Sa chemise mouillée est sale et colle à sa peau.

– Ils vont te tuer s’ils te trouvent ! rajoute-t-il.

– Mais qui ?

– Les Madécasses ! Ils veulent nous tuer ! Beaucoup sont morts, certains ont réussi à s’enfuir…

– Mais Pierre, qu’est-ce que tu me racontes ? Pourquoi font-ils ça ?

– C’est la guerre ! L’amiral est devenu fou et les Madécasses se vengent !

– Se vengent de quoi ? dois-je insister.

– Pas ici, je t’expliquerai plus tard, il faut partir, c’est trop dangereux. Viens avec moi, allons rejoindre ma femme et les enfants.

Je suis donc mon ancêtre à travers une forêt dense et luxuriante tout en songeant au destin qui se joue à l’instant même pour lui, sa famille et pour toutes les générations réunionnaises futures. Ca y est, sa décision est prise, il quitte Madagascar pour l’île Bourbon.

Nous parvenons jusqu’à une cabane dont je n’aurai jamais soupçonné l’existence au milieu de cette abondante végétation. Pierre entre le premier, je le suis. Tout au fond de la seule pièce de l’habitation se trouvent une jeune femme à la peau foncée d’environ 20 ans et deux enfants en bas âge. Tous trois sont habillés d’étoffes propres et colorés, ils sont pieds nus.

Voici donc Marie VARAY, la femme de Pierre avec à ses côtés leurs deux enfants Pierre VARAY et Louise NATIVEL.

L’épouse de Pierre, Marie VARAY, est une malgache de la région des Matatanes. Elle est connue sous plusieurs identités selon l’oreille ou l’orthographe des scribes : Marie VERA, VARAY, VARACH. Elle devient même ensuite Thérèse SOA ou SOLO. On la trouve également sous le nom de Marie de Fargin des Matatanes.

Lorsqu’est né le petit Pierre VARAY avant 1669,  Pierre et Marie n’étaient pas mariés réligieusement. Marie VARAY a dû se faire baptiser avant de se marier et c’est le Lazariste et missionnaire MONTMASSON qui s’est chargé de lui administrer le sacrement du baptême à Fort Dauphin. Le petit Pierre portera sa vie durant le nom de VARAY. Pierre NATIVEL l’a toujours pris pour son fils, il ne sera pas oublié lorsqu’il sera question de partager ses biens plus tard en 1705 : « Pierre VARAY qui, avec François, François-Joseph, René et Pierrot NATIVEL, est cité comme faisant partie des 11 enfants de Pierre NATIVEL. »

La petite Louise, elle, est née après le mariage de ses parents. Je la regarde tendrement. Elle doit avoir un an tout au plus. Assise par terre sur une natte près de sa mère, elle sourit. Elle ignore encore tout du fabuleux destin qui l’attend, celui-là même qui la mènera de Bourbon jusqu’aux Indes en compagnie de son mari Antoine CADET. Les femmes de cette époque acquièrent par la force des choses beaucoup de caractère. Marie et Louise ne feront pas exception à la règle. Louise, si petite encore aujourd’hui, s’opposera plus tard au gouverneur PARAT de Bourbon et prendra le maquis avec 5 hommes, ses « serviteurs ». Une vie faite de réussites et d’échecs, mais une vie libre.

Pour l’instant cependant, la situation est critique pour les NATIVEL. Pierre m’invite à m’asseoir. Il se prend alors la tête entre les deux mains :

– Comment en est-on arrivé là ? Nous sommes condamnés si nous restons ! Demain si nous sommes vivants, nous quitterons l’île avec l’amiral.

De la HAYE ?

– C’est notre seule chance, poursuit Pierre. Il reprend la mer pour Bourbon avec sa flotte. Si je veux nous laisser une seule chance de survie, nous devons partir demain. Nous n’avons pas compris ce pays, nous les avons humiliés et aujourd’hui, ils se retournent contre nous. De la Haye a commis de graves erreurs ici, les Madécasses ne nous les pardonneront jamais. Te rends-tu compte que nous avons acheté leurs esclaves !

– Mais… les malgaches ont des esclaves ?

Il lève alors la tête.

– Toi non plus, tu ne connais rien à ce pays, dit-il en souriant. Bien sûr qu’ils en ont,  des hommes, des femmes et des enfants qu’ils obtiennent à la guerre. Les vaincus servent les victorieux comme toujours. Mais voilà, dès que nous sommes arrivés, nous les avons achetés et nous les avons expédiés loin des tombes de leurs ancêtres. Nous les avons asservis sans tenir compte de leurs rangs, car, à nos yeux d’ignorants, ils sont tous pareils. Or, il n’y a rien de plus faux, les gens ici ont des rangs dans la société et tous doivent s’y tenir. Nous n’avons rien compris. La Compagnie a fait une erreur de s’installer dans ce pays.

– Certains l’appellent le pays des diables…

– Ce sont eux les diables ! tempête-t-il.

Le silence se fait alors, même la pluie a cessé au-dehors. Quelques minutes s’écoulent.

– Pierre, je peux te poser une question ?

– Oui…

– Pourquoi es-tu venu ici toi ?

Il se lève d’un bond pour se diriger dans un coin de la pièce et ouvrir quelque chose, un petit coffre peut-être. Il revient et me met sous le nez une vieille affiche imprimée et déchirée sur laquelle je peux encore lire :

La Compagnie des Indes Orientales fait avertir tous les artisans et gens de mestier François, qui voudront aller demeurer dans l’Isle de Madagascar, et dans toutes les Indes, qu’elle leur donnera le moyen de gagner leur vie fort honnestement, et des appointements et salaires raisonnables ; Et que s’il y en a qui veuillent y demeurer huit ans, sa Majesté veut bien leur accorder d’estre Maistres de chef-d’œuvre dans toutes les villes du Royaume de France où ils voudront s’établir sans en excepter aucune, et sans payer aucune chose. Ceux qui seront dans cette résolution, se présenteront à la Maison de la Compagnie.

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Armoiries de la Compagnie des Indes Orientales : « Je fleurirai là où je serai porté »

– J’ai toujours rêvé d’ailleurs, murmure-t-il. Depuis tout petit, j’imaginais des pays chauds et colorés, des terres que l’homme n’avait jamais foulées. J’ai toujours su que je partirai un jour de Vaugirard, je n’y étais à ma place. La Compagnie avait de grands desseins pour le pays et pour les réaliser, elle avait besoin d’hommes jeunes, forts et doués de leurs mains. Je suis tailleur de pierre comme tu sais. Lorsque j’ai vu cette affiche dans les rues de Paris, je me suis présenté à la Maison de la Compagnie, j’ai été engagé immédiatement. Des rêves perdus, des promesses non tenues, quel immense gachis.

– Pierre, rien n’est perdu au contraire. Une nouvelle chance s’offre à toi, une nouvelle vie. Bourbon est fantastique tu sais, là-bas, tu auras…

– Chut ! N’en dis pas plus ! Je ne veux rien savoir !  Je dois juste quitter ce pays. C’est le pays de ma femme, de mes enfants et presque le mien, mais nous n’avons plus le choix. Et Marie est enceinte. C’est partir ou mourir.

Pierre a raison. S’il reste, il risque de se faire tuer plus tard avec les autres colons de Fort Dauphin en 1674. Un massacre qui aura laissé des traces dans l’histoire des deux pays. Quelques colons rescapés de ce massacre réussiront à rejoindre Bourbon sur une embarcation de fortune. On les appelera « les débris de Madagascar »…

– Autre chose ? demande-t-il.

– Oui…Comment est-il possible que tu sois marié à une femme malgache ? N’est-ce pas interdit ?

– Non personne ne nous l’interdit. Je ne suis pas le seul, plusieurs d’entre nous sont mariés à des malgaches. Il n’y aucun mal à cela.

– Non, mais la Compagnie est-elle vraiment d’accord ?

– Bien sûr qu’elle est d’accord ! C’est une conséquence naturelle de son entreprise. Il n’y a que des femmes malgaches à épouser ici et Marie est celle que j’ai choisie. C’est une fille de bonne famille ! Pour l’instant, elle ne comprend pas tout ce que je dis, mais elle apprend vite.

Plus tard, BOUCHER dira de Marie VARAY :  « Sans aucune éducation mais fort bonne femme, très dévote et laborieuse. » BOUCHER tend souvent à l’exagération dans ses critiques et lorsqu’il dit de quelqu’un qu’il n’a aucune éducation, cela veut tout simplement dire qu’il n’entend pas le latin.

– Et puis de la HAYE est malade, poursuit Pierre. Il pense pouvoir recouvrer la santé à Bourbon. Il paraît que des hommes malades ont guéri quand ils ont touché terre, on dit qu’il n’y a ni fièvre, ni épidémie là-bas.

– Il n’y a surtout personne ou presque…

Un recensement de 1671 fait état de 71 habitants sur l’île de la Réunion, prouvant, s’il le fallait, le désintérêt total de la Compagnie des Indes pour ce petit territoire à l’époque.

– Personne pour nous tuer et c’est tant mieux ! Répond-il, revigoré.

Je me lève et me retire vers la porte d’entrée. Je les laisse là tous les quatre pour leur dernière nuit à Madagascar. Si je reste plus longtemps, j’ai peur d’en dire plus qu’il n’en faut. Je sors et reste pensive quelques instants sur le pas de la porte.

Pierre, si tu savais tout ce qui t’attend à Bourbon. La grande famille que tu vas fonder. Oh bien sûr, la tâche sera ardue et les travaux seront pénibles. Ton métier finira même par te rendre aveugle. Mais en récompense, tu les auras les belles terres lointaines et fertiles à Saint-Denis et à Saint-Paul, celles-là même dont tu rêvais en secret quand tu étais petit.

Carte_CHAMPION_Saint_Paul_Veuve_NATIVEL.jpg

Coupe du plan du cartier de Saint-Paul en l’île Bourbon par Etienne de Champion en 1719. Au numéro 70 : les possessions de la veuve de Pierre NATIVEL.                              Source : http://www.cgb-reunion.org

Pierre NATIVEL meurt le 4 novembre 1701 à l’âge de 63 ans à Saint-Paul, île Bourbon. Quelques années plus tard, Marie VARAY se retire chez sa fille Louise NATIVEL veuve CADET aux Avirons, au quartier de Saint-Etienne où elle décèdera en 1733.

Pierre et Marie ont eu 11 enfants : Pierre VARAY, Louise, Jacques, François (mon Sosa 564), Antoinette, Anne, François Joseph, Pierre, René, Pierre dit Pierrot et Antoine.

vaisseaux

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Pour en savoir plus sur « la Compagnie » (recrutement, expéditions, péripéties des flottes), je vous invite à lire La Compagnie Française des Indes Orientales de 1664 sur le lien suivant :

http://www.anthropologieenligne.com/pages/compagnies1M.html

9 réponses »

  1. Merci pour cette belle évocation de l’un des premiers couples habitants de l’île Bourbon. Content de voir qu’il y a des bloggers qui parlent de Bourbon … il y a tellement à raconter. 😉

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  2. J’avais déjà aimé ces « rendez-vous » avec les ancêtres de deux blogueuses du Challenge A à Z et je crois que reprendre ce format une fois par mois est une idée excellente. Votre article est un début incomparable, un peu comme un documentaire. Au plaisir de vous lire à nouveau bientôt.

    Aimé par 1 personne

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