Familles réunionnaises

#RDVAncestral : l’invitation II

Le 3ème samedi du mois, Guillaume Chaix @grenierancetres nous invite à prendre place dans une capsule temporelle et à partir à la rencontre de l’un de nos ancêtres pour capturer un instant de sa vie. Ce voyage dans le temps est basé sur des faits historiques mais laisse nécessairement une part importante à l’imagination. Toute ressemblance avec des personnes et des situations ayant existé est donc purement volontaire ! Retrouvez les articles publiés par les blogueurs du #rdvancestral ici : http://rdvancestral.com/

C’est 1835 encore et j’ai accepté son invitation. Celle de Pierre.

Devant la mairie de Saint-Louis de l’île Bourbon, mon regard s’attarde sur un petit groupe de personnes dans la file d’attente. Il y a là Julienne, la mère de sa famille âgée d’environ 40 ans, elle serre entre les mains une feuille de papier pliée en deux. Son regard porte au loin, j’ai immédiatement su que c’était elle. Comment ai-je pu la reconnaître ? Il me semble bien que je l’ai toujours connue. Se peut-il seulement que les liens du sang expliquent cet élan qui me porte vers elle ? Il n’est pas certain que tout puisse s’expliquer de cette manière.

Autour de Julienne, quatre de ses enfants : une jeune femme, Élise Éloïse, et trois plus jeunes, Élise Françoise, Geneviève Marie et Pierre bien sûr. Un peu en retrait, voici qu’apparaît Geneviève, la grand-mère. De temps à autre et dans un mouvement naturel, d’un réflexe presque, elle balaye du regard sa famille puis le détourne. La grand-mère veille sur ses proches et peut-être bien qu’elle l’a toujours fait ainsi.

Nous sommes le 13 juillet 1835 et au milieu de cette saison que l’on nomme par défaut l’hiver, il fait chaud. La poussière s’envole sous les effets d’une brise bienvenue mais personne n’y prête attention, tous attendent leur tour patiemment. Aucun débordement de joie, aucune émotion mais la plus grande dignité sur les visages de cette famille. C’est un grand jour, personne autour ne le montre pourtant. Il n’y aura ni tapage individuel ni manifestation collective dans les rangs.

Pierre se retourne, il m’a vue enfin et d’un simple mouvement des paupières, il donne son acquiescement. Il accepte ma présence, l’attendait-il ?

Arrive alors le tour de Julienne. La voici qui entre dans l’enceinte de l’établissement, suivie aussitôt par ses enfants et sa mère. Je les laisse sur le pas de la porte, c’est leur moment, leur vie qui bascule et sans pouvoir vraiment l’expliquer, je me sentirais une intruse en ces lieux. Je n’emploierais pas le mot étrangère, ça non, mais incongrue plutôt.

Plusieurs minutes s’écoulent, les gens autour de moi persistent dans leur silence, leur solennité. Est-ce une impression ? Mais le temps en 1835 me semble plus long. Je ressens une certaine langueur même.

Enfin, Julienne et sa famille ressortent de la mairie, tous avancent d’un pas assuré dans l’allée centrale. Julienne tient un second papier, neuf, pas plié. C’est avec précaution que Pierre le lui prend des mains et me le tend. Je lis :

Mairie de Saint-Louis. L’an mil huit cent trente cinq, le treize juillet. Au nom du Roi. Nous Gouverneur de l’Ile Bourbon et de ses dépendances. Vu la loi du 24 août 1833 article 3 55 § 11, vu l’ordonnance du Roi du 12 juillet 1832 concernant les affranchissements, vu les déclarations d’affranchissements faites par les maîtres des esclaves ci-après désignés aux mairies du lieu de leur résidence […] sont définitivement déclarés libres et seront en conséquence inscrits sur les registres de l’état civil de la commune où a été faite la déclaration d’affranchissement, les individus dont les noms et désignations suivent :

Geneviève créole âgée de soixante quatre ans, Élise Françoise âgée de douze ans, Geneviève Marie âgée de onze ans, Pierre Amédée de dix ans, Élise Éloïse de vingt neuf ans, esclaves de la demoiselle Julienne D. à St-Louis, dont ils prendront le nom.

Quelques mots griffonnés à la hâte et sans effort sur un morceau de papier mais les voici libres. La famille rentrera chez elle, les visages seront fermés, impassibles mais leur existence ne sera désormais plus niée. Elle sait bien cette famille au fond d’elle-même que plus rien ne sera tout à fait comme avant.

Julienne, libre depuis un an en même temps que son fils aîné Prudent, s’est-elle sentie le devoir d’affranchir à son tour le reste de sa famille ? Bien évidemment que c’était son devoir. Les conditions étaient alors réunies, favorables en ce mois de juillet de 1835. Ce jour-là, une dizaine d’autres esclaves seront aussi affranchis. Sentent-ils que quelque chose est en train de changer ? Que ce sont les prémices d’un renversement, que nous sommes à l’aube de l’abolition ?

1848, c’est déjà demain.

D’ailleurs, les années qui suivront l’abolition pourront-elles d’un simple mouvement annuler celles qui se sont écoulées ? L’histoire se rattrape-t-elle, se rééquilibre-t-elle ? L’histoire peut-elle s’annuler elle-même ?

Alors oui, il est probable qu’en cette grande année 2018, les 170 ans de l’abolition de l’esclavage passeront inaperçues. Les commémorations de décembre se dérouleront dans l’ombre des montagnes bleues d’une île beaucoup trop éloignée.

N’oublions non plus les quelques voix qui ne manqueront pas de s’élever : « Vous n’avez pas fini de vous plaindre de vos ancêtres esclaves ? C’est du passé et on ne peut pas porter indéfiniment le poids du passé. »

Certes.

Comme Julienne et sa famille, nous embrasserons l’ombre car nous l’aimons mais nous embrasserons aussi la dignité. Sans réserve.

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Sources :

9 réponses »

  1. Voici un moment particulièrement fort qui a changé la vie de toute une famille. Le texte est très beau et nous plonge dans la solennité de l’instant. Rendons à ces hommes et ces femmes qui étaient et qui sont sortis de l’esclavage, l’hommage qu’ils méritent.Merci pour eux !

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  2. Quelle belle idée que de parler de ces moments qui ont changé la vie d’une famille et en quelque sorte aussi de ses descendants. C’est un bel hommage … On peut penser que Julienne avait un bienfaiteur (ou une bienfaitrice) puisque les membres de sa famille lui ont été donnés comme esclaves. Ils n’ont pas été séparés.

    Aimé par 1 personne

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