Familles réunionnaises

#RDVAncestral : « Si vous avez des c… au c… »

Le 3ème samedi du mois, Guillaume Chaix @grenierancetres nous invite à prendre place dans une capsule temporelle et à partir à la rencontre de l’un de nos ancêtres pour capturer un instant de sa vie. Ce voyage dans le temps est basé sur des faits historiques mais laisse nécessairement une part importante à l’imagination. Toute ressemblance avec des personnes et des situations ayant existé est donc purement volontaire ! Retrouvez les articles publiés par les blogueurs du #rdvancestral ici : http://rdvancestral.com/

 

« Quand vous placez la probité et l’honneur au premier rang de vos valeurs et que vous avez pris place à bord du train cinglé de l’histoire à compartiment seconde classe, la vie n’a rien d’une partie de plaisir. » Fabrice Colin, Ta Mort sera la mienne (2013).

 

24 mai 1923. Diégo Suarez, Madagascar.

Cela fait plusieurs minutes que je vous observe à la dérobée et rien ne semble vous sortir de vos pensées. Recroquevillé en uniforme sur votre lit, le menton posé sur vos genoux repliés, je vous entends grommeler, injurier quelque dieu oublié, cracher même. Oui par deux fois, vous crachez.

Assise près de vous, j’attends l’audience du Conseil de Guerre. On viendra vous chercher dans quelques minutes. Je resterais bien un peu.

Pas une seconde j’imagine, vous n’avez envisagé que ces invectives d’il y a quelques mois aient pu avoir de telles conséquences. Cette autre face que personne ne vous connaît, ce Louis sombre et enragé, tapi derrière la façade impassible et obéissante du soldat. Qui voudrait vous faire face dans vos jours noirs ? Personne.

Caporal Louis D., je songe maintenant que l’opprobre vous attend.

 

25 janvier 1923. Mayotte.

Nous voilà transportés quatre mois plus tôt à Mayotte sur le paquebot « Le Général Voyron ». (Mais qui se souvient de lui ?)

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Je vous suis. Vous êtes à cette époque Caporal de la Section d’Infirmiers Coloniaux, de la portion détachée à Diégo-Suarez. Je vous raconte mais vous connaissez l’histoire mieux que moi.

Le 25 janvier 1923 donc, jour que vous maudissez, que nous maudissons, le vapeur jette l’ancre en rade de Mayotte. Mais vous et vos semblables n’êtes cependant pas autorisés à descendre. Pour d’obscures raisons, le commandant d’armes refuse la terre aux militaires.

À 23 heures, un sergent s’enquit d’un grand bruit dans la salle de douches. On l’informe aussitôt que deux soldats se sont enfermés avec deux ramatoa, c’est-à-dire deux jeunes filles malgaches. Le sergent se rend immédiatement sur les lieux et somme à plusieurs reprises les quatre tapageurs de sortir. En vain.

C’est uniquement lorsqu’ils entendent la menace « refus d’obéissance » que l’un des deux soldats se résout à ouvrir la porte.

C’est vous cher Louis D. qui apparaissez et pas penaud pour deux sous.

Vous vous présentez donc passablement éméché dans l’entrebâillement de la porte et vous vous mettez à injurier copieusement l’officier et tous les officiers en général. Nul n’en sera jaloux.

Le capitaine L. s’en vient et assiste médusé à la scène. Il vous demande de mesurer vos propos et de ne pas aggraver votre cas en « crânant » ainsi.

Hélas, cela n’a pas d’autre effet que de vous exciter davantage et vous voilà déjà emporté par votre verve fleurie. Les détails de la conversation ne seront pas retranscrits dans leur intégralité. Par pudeur peut-être.

Vos interlocuteurs vous ordonnent de les suivre jusqu’à la prison.

C’est alors que d’un air menaçant et hautain, vous lancez au capitaine L. cette phrase qui fera votre légende : « Si vous avez des couilles au cul, montez avec moi sur le pont et on s’expliquera ».

Et peut-être bien, cher Louis D. que vous vous seriez livré à une bagarre en règle avec votre supérieur si votre camarade d’infortune ne vous avait alors retenu.

Vous êtes donc transporté sans ménagement jusqu’à la prison du paquebot et incarcéré.

prison

Lorsqu’on vous interroge quelques temps après sur ce qui s’est passé ce soir-là, vous dîtes avoir oublié une bonne partie des évènements. Vous reconnaissez tout juste vous être enfermé avec votre camarade originaire de Seine-et-Marne et deux femmes malgaches jusqu’à ce que des soldats défoncent la porte, se jettent sur vous et vous battent. Votre amnésie partielle proviendrait des coups reçus sur la tête. C’est ce que vous dîtes.

Les officiers rejettent en bloc cette version des faits, vous n’auriez jamais été battu. Au contraire, c’est vous qui auriez été agressif envers eux.

Votre compagnon de jeu, lui, semble avoir gardé les idées plus claires et donne la même version que le capitaine L. et les officiers présents devant la salle de douches. Il dit néanmoins ne pas avoir entendu les allégations que vous prête le capitaine L.

À la question « Avez-vous entendu le caporal D. menacer le capitaine L. ? », il confesse : « j’ai vu le caporal D. qui gesticulait des bras et je lui ai interdit le passage, me trouvant entre le capitaine et le caporal ».

 À la question « Avez-vous entendu le caporal D. proférer des injures à l’égard du capitaine L. ? », il répond sans sourciller « Non, je n’ai rien entendu ».

Il veut vous protéger mais cela ne vous est d’aucun secours car au vu de votre comportement outrancier à l’égard de la hiérarchie et de la présence de témoins, on vous informe rapidement que cette affaire ne peut en rester là. On évoque le « délit d’outrages par paroles » et les « menaces à l’encontre de son supérieur à l’occasion du service ». C’est une circonstance aggravante.

Vous voilà cuit, Louis.

Pourtant, on se souvient que vous avez été un bon soldat. Bien noté depuis 1910, récompensé maintes fois, vous avez servi courageusement pendant la Grande Guerre et sur l’un des pires fronts qui soient : la Sibérie. (On ferme allègrement les yeux sur vos épisodes d’ivresse.)

Souvenez-vous donc qu’au milieu de l’année 1918, on vous expédie à Vladivostok.

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L’ André Lebon débarquant les troupes coloniales à Vladivostok en 1918

Le nom de Vladivostok à lui seul ferait frémir. -15°C l’hiver mais de mémoire d’hommes, on a vu aussi -30°C. On vous trouve donc là avec des milliers d’autres français, américains, italiens, anglais, canadiens… L’ennemi est russe.

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L’armée française à Vladivostok en 1918

Par chance, vous êtes blessé. Le 23 août 1918, vous prenez une balle dans le coude gauche à Doukovskoie tandis que d’autres meurent. Cette attaque matinale des bolchéviques mieux équipés que les alliés vous permet d’être évacué rapidement du front et vous sauve peut-être d’une mort prématurée.

Mentions, lettres de félicitations, médailles, récompenses diverses. Les honneurs.

Cependant, un soldat qui s’engage va jusqu’au bout de la guerre et peut-être encore au-delà de la guerre. Vous irez au-delà car, si vous vous rappelez bien, la guerre ne s’est pas arrêtée en 1918, mais en 1919. Vous continuerez la guerre et quitterez l’Extrême-Orient en septembre 1919.

Fanion_16e_bataillon_colonial_siberien

Fanion du 16e Bataillon Colonial Sibérien

Mais peut-être êtes-vous resté trop longtemps après la guerre.

En ce début d’année 1923, vous êtes encore soldat. Après la Sibérie puis Marseille et Fréjus, vous êtes de retour dans les eaux chaudes de l’Océan Indien. La Réunion, Mayotte, Madagascar, vous êtes chez vous.  Vous vous êtes réengagé et vous servez. Vous servez et vous savez vous servir aussi. Du rhum, des femmes.

Jusqu’à cette fameuse nuit du 25 janvier 1923 où tout s’est précipité, où l’ivresse et la frénésie vous feront prononcer les mots malheureux. Et quels mots, Louis ! Des c… au c…!

Le 24 mai 1923, la caporal Louis D. est condamné à 3 ans d’emprisonnement par le Conseil de Guerre. Cassé de son grade, il est remis soldat de 2e classe par ordre particulier du Général et supérieur. Au bout d’an de prison et quelques affectations ici ou là, il est finalement libéré du service actif en 1926 après 15 ans de service.

 

Sources :

 

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