Familles réunionnaises

#RDVAncestral L’invitation

Le 3ème samedi du mois, Guillaume Chaix @grenierancetres nous invite à prendre place dans une capsule temporelle et à partir à la rencontre de l’un de nos ancêtres pour capturer un instant de sa vie. Ce voyage dans le temps est basé sur des faits historiques mais laisse nécessairement une part importante à l’imagination. Toute ressemblance avec des personnes et des situations ayant existé est donc purement volontaire ! Retrouvez les articles publiés par les blogueurs du #rdvancestral ici : http://rdvancestral.com/

2017 à Pau.

Je le vois plonger vers moi et s’arrêter tout net avant que je n’aie le temps de reculer le buste. Le choc aurait pu être violent.

Par on ne sait encore quel mystère, il se retrouve assis près de moi sur ce muret hors d’âge, à distance cependant. Son regard est noir et profond, le même regard expressif de celui des enfants qui ont trop vécu.

Il ne laissera pas s’installer le silence.

– Pourquoi est-ce à moi de venir ?

– 1835…

– Quoi 1835 ?

– Je ne veux pas voir 1835, dois-je préciser.

– Ah oui tiens ! On ne peut vraiment pas dire que c’est le courage qui te caractérise, dit-il dans un sourire.

Je note. J’enregistre. J’encaisse.

– S’il fallait choisir un temps de vie, je n’aurais probablement pas choisi celui-là, rajoute-t-il. Mais je ne suis pas certain que 2017 me plaise…

Par malchance ou par chance (comment savoir ?), nous ne choisissons pas. Avoir le choix, c’est encore prendre le risque de se tromper. Encore oui. Mais avant que je ne me perde en conjectures, il reprend :

– Les gens mus par la peur ne font rien comme tu sais. N’est-ce que pas que tu le sais ?

J’aurais pu le laisser là, tellement ses insinuations sont piquantes et douloureuses. Mais je dois défendre mes positions.

– Qu’ai-je donc à découvrir de 1835 ? Ta vie de malheurs? Ta soumission ? Celle de ta famille ? Tu n’existes même pas en réalité, juste bon à t’échiner dans l’habitation avec tes frères et sœurs de misère.

-Tu sembles connaître, tu dis connaître, mais en réalité tu ne sais rien. Je n’ai peut-être que 10 ans, mais j’ai eu quelques moments de joie, quelques instants où la peine et les douleurs s’envolent, où le ciel semble plus clair, les oiseaux plus joyeux au loin, les ombres des arbres plus amicaux.

– Mais quels sont ces moments Pierre ??

– Le matin, tôt, je guette le soleil qui se lève derrière les montagnes bleues. C’est si calme et si beau. C’est mon moment préféré. Tu devrais venir voir un jour.

– Je ne sais pas. Je ne pense pas être prête à me confronter à ta vie. Tu es lointain dans le passé et si proche en même temps, mon très cher arrière-arrière-grand-père. Si proche vraiment… Et je me dois de le lui répéter.

– Je n’ai pas la vie romanesque d’un colon, d’un pirate ou de l’un de ces capitaines de bateaux inaccessibles dont tu te délectes mais je t’invite à venir voir. Oh c’est sûr, il n’y a rien d’extraordinaire, je ne suis qu’un esclave comme un autre qui attend que la journée passe, qu’elle soit remplacée par une nouvelle un peu moins chaude, un peu moins lourde peut-être. Mais je t’y invite. Je n’ai rien à te donner, aucun message, aucun conseil à te transmettre, aucune leçon…

– Aucune leçon vraiment ?

– Si, une leçon ou deux, mais tu ne dois pas les prendre en tant que telles. Prends-les avec ironie, ça marchera qui sait ?

– Je te remercie Pierre, tu me transmettras ton nom un jour et c’est beaucoup déjà, dois-je tout de même lui faire remarquer.

– Beaucoup peut-être mais difficile à assumer non ? Peut-être que si tu viens me voir, tu te reconnaîtras enfin dans ce nom. Aucune certitude, aucune promesse, mais une possibilité. N’exclus pas les possibles, regarde donc ma vie. Il y avait-il une chance à ma naissance que j’en ressorte un homme ?

– Hé bien au vu du contexte… non.

Je regrette immédiatement cette phrase. J’ai failli rajouter quelque chose mais il m’interromps.

– Et pourtant, j’ai vécu, j’ai survécu et j’ai même bien vécu. Je suis né soumis mais je mourrai libre. N’hésite pas à en faire de même… Je m’en vais maintenant, mais viens me voir, ne m’oublie pas.

– Jamais.

 

7 réponses »

  1. Beaucoup de sensibilité dans ce billet qui pose des questions que nous nous posons tous. Nous imaginons nos ancêtres à l’aune de nos vies (les anglo-saxons appellent ça « self references criteria ») mais qui sommes-nous pour les juger ? Eux à qui on doit finalement l’essentiel : être là…

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  2. « Tu sembles connaître, tu dis connaître, mais en réalité tu ne sais rien ». Je me suis souvent fait cette réflexion en pensant à mes/nos ancêtres esclaves mais aussi à ceux propriétaires d’esclaves. Peu importe la quantité de livres, d’articles sur le sujet, je ne pense pas qu’on puisse vraiment savoir ce qui habitait la pensée de nos ancêtres, à moins de disposer de témoignages écrits.

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  3. Nous sommes projetés avec force dans ce rendez-vous ancestral (#RDVAncestral) dont le rythme ne faiblira pas. Les indices viennent ensuite pour se repérer. Mais ne nous y trompons pas c’est l’aïeul qui mène la rencontre, il faut juste essayer de garder l’équilibre pour ne pas être trop bouleversé par cet échange si intense. Il est admirable le discours de cet homme.

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