#RMNA épisode 1 : Pierre Jacob

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Pour ce tout nouveau rendez-vous, je vous propose un récit autour d’un poilu prénommé Pierre Jacob et dont j’avais déjà évoqué sur ce blog les œuvres artistiques et le parcours de résistant en 39-45. Pour savoir plus sur le #RMNA : http://rdvancestral.com/rmna/

 

« Ils sont un certain nombre ainsi, officiers ou soldats, qui marchaient à la mort et dont j’ai capté au passage le vivant souvenir. »
Henri Ghéon, L’homme né de la guerre. Témoignage d’un converti.

 

Ce jour-là

C’est l’histoire d’un homme qui n’en croit pas ses yeux. Ce matin du 11 novembre 1918, Pierre Jacob tient entre ses mains un télégramme. LE télégramme.

En charge du contrôle de la correspondance intérieure, il comprend tout de suite et tout à fait l’importance du billet qui vient d’arriver : l’armistice est signé.

Des heures durant ce matin-là, ses camarades et lui ont attendu et quand, enfin, c’est arrivé, Pierre a voulu prolonger ce moment, essayer de se l’expliquer mentalement aussi. Mais il est toujours difficile de relater ce temps toujours bref et un peu fou dans une vie où la chose la plus importante et la plus attendue au monde arrive.

Comment raconter ce clignement des yeux qu’il faut pour lire et entendre ? Ce soubresaut dans la poitrine, ce frisson le long de sa colonne ? Pierre l’a vécu… et puis ça a été fini. Un frisson, c’est tout à fait ça et, à ce moment-là, il lui semble déjà que plus jamais, il ne le revivra.

À 11 heures, à 11 heures précises,  se murmure-t-il, le feu devra cesser. Il se le répète tandis qu’il transmet le précieux communiqué à ses supérieurs.

Au milieu des exclamations, des cris de joie et des chants des hommes, Pierre aura furtivement une pensée pour les allemands prisonniers au camp. Il s’agira d’un éclair, puis cette pensée s’insinuera, s’installera pleinement, deviendra persistante, obsédante. Il faut le leur dire. Il faut le leur dire avant que ne résonnent les clairons des camarades et les cloches de la ville.

Lui seul peut le faire, lui seul doit le faire.

Passé au dépôt des prisonniers de guerre de la Pallice à la Rochelle depuis septembre 1916, il est aussi interprète d’allemand. Le genre de mission qui crée une proximité avec les ennemis, ceux-là même qui se trouvent de l’autre côté des barbelés, quasiment ses semblables, en miroir.

CAMP_LA_PALLICE

Il faut le leur dire.

L’allemand, c’est sa langue presque maternelle, dit-il parfois avec ironie et non sans tristesse. Pierre a perdu sa mère alors qu’il n’avait pas tout à fait 6 ans et son père s’est remarié quelques temps plus tard avec Hélène, une institutrice autrichienne. L’allemand, voilà d’où il le tient, de son père d’abord puis de sa belle-mère.

Sans peur, il s’approche alors d’un premier prisonnier dans la cour. Hasard ou pas, il s’agit d’un des plus anciens du camp. Il lui semble pourtant tout jeune ce soldat allemand, bien plus jeune que Pierre qui approche des 26 ans. Pierre le connaît comme ça, de vue, de loin. Il lui ressemble un peu. Un regard rapide échangé parfois, un regard qui se veut sec, toujours. Ne rien montrer, jamais. Une silhouette qu’il a croisée presque tous les jours à la Pallice, un spectre plus qu’un homme. Pierre ne le lui a jamais demandé son nom et son âge, il pourrait le vérifier aisément dans les registres mais il ne le souhaite pas. Ou il n’a jamais osé.

Il lui dit alors sobrement : c’est fini. La guerre est finie.

C’est un mélange de surprise et de peur que Pierre décèle alors dans les yeux du jeune prisonnier. Une terreur qui se fera bientôt contagieuse. Pierre vacille car il ne s’attendait pas à pareille réaction.

Que feront-ils l’un et l’autre demain ? Et après-demain ? Et le jour d’après ? À cet instant, l’un face à l’autre, ils ressentent tous les deux une trouille immense, la trouille de devoir vivre.

Pour éviter de défaillir ou de mourir tout à fait en cet instant face à ce soldat aussi effrayé que lui, Pierre sait d’instinct où il trouvera la force de tenir debout. Dans son passé. Effacer ces ombres, effacer la guerre, revenir en arrière.

L’enfance douloureuse d’abord, mais qui lui paraît aujourd’hui tellement heureuse face aux horreurs de ces dernières années. Il faut retrouver l’insouciance, vite. Alors il ferme les yeux en quête de son salut.

 

L’enfance

Les premières images apparaissent en un éclair. Il lui semble alors qu’il feuillète un album de photographies sans réussir cependant à faire le lien entre elles. Tout lui paraît décousu mais terriblement familier.

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Rue Bordenave d’Abère à Pau. Maison Gassion à gauche au bout du pont où a grandi Pierre Jacob avant que sa famille ne déménage quelques années plus tard à la rue Tran. Source image : Médiathèque de l’agglomération de Pau, cote: 8FI445-3-00026

Il distingue d’abord quelques personnages floues qui disparaissent derrière une porte d’entrée vitrée, c’est celle de la pharmacie de son grand-père Eugène Jaudet.

Il revoit ensuite des meubles en bois qui montent jusqu’au plafond, des tiroirs innombrables qui devaient cacher des trésors, des pots qu’on étiquète à l’infini et qu’on range, des livres de compte qu’on referme, l’empressement des passants dans la rue de la Préfecture et puis, soudain, sans prévenir, le sourire triste d’une femme alitée. Sa mère. Sa première déchirure.

Avant cela, sa naissance le 22 décembre 1892 à Pau. Il est le fils unique du couple Bertrand Maxime Jacob et Jeanne Catherine Marie Jaudet.

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Transcription : L’an mil huit cent quatre-vingt-douze et le vingt trois décembre à dix heures du matin, devant nous adjoint délégué, officier de l’État-civil de la Ville de Pau, département des Basses-Pyrénées, est comparu le sieur Bertrand Maxime Jacob, âgé de trente deux ans, avocat, domicilié à Pau, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin qu’il nous a déclaré être né hier à cinq heures du soir en cette ville maison Jaudet, rue de la Préfecture n°54, de lui déclarant et de Jeanne Catherine Marie Jaudet, son épouse, sans profession et auquel il a déclaré donner le prénom de Jean Joseph Marie Pierre. Les dites présentation et déclaration faites en présence des sieurs Jean Eugène Jaudet, âgé de cinquante huit ans, propriétaire, aïeul de l’enfant et Pierre Rémy Lescamela, âgé de cinquante trois ans, employé, domicilié à Pau et ont les père et témoins signé avec nous le présent acte après qui leur en a été fait lecture.

A la maison Jaudet, anciennement Maison Gassion, au N°54 rue de la Préfecture à Pau est donc né Pierre Jacob.

Rue_Prefecture
Source : http://plans.le64.fr

Ses parents se sont mariés en 1891 à Pau. Lui, Maxime Jacob, est avocat et fils d’un négociant originaire de Cier-de-Rivière (31). Elle, Marie Jaudet, est la fille d’un pharmacien né à Garlin (64) qui officie à Pau.

Plus jeune, il arrivait à Pierre de s’attarder sur deux faire-parts restés au fond d’un tiroir de la maison. Il ignorait s’ils avaient été oubliés là ou, au contraire, conservés.

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Source : fonds documentaires de Geneanet, faire-part de la bibliothèque généalogique de Paris (1790-2009)

Les premières années sont vagues mais il lui reste en mémoire une ambiance cotonneuse. Elle ne durera pas. Alors que le siècle n’est pas tout à fait arrivé à son terme, Pierre perd sa mère. Nous sommes en 1898.

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Extrait du journal Le Patriote du 20-21 novembre 1898. Source: http://www.pireneas.fr/

Nécrologie.Nous avons le regret d’apprendre la mort de Madame Maxime Jacob, née Jaudet, survenue après une longue maladie. Nous prions les familles Jacob et Jaudet d’agréer l’expression de nos bien sincères condoléances.

Pierre n’a que quelques visions imprécises de sa mère, ses souvenirs sont-ils vrais ou les a-t-il complètement recomposés ? Il l’a à peine connue, il ne se souvient même pas de l’avoir touchée, ressentie et pourtant son absence a toujours été écrasante.

Il se souvient du chagrin de son père, celui de son grand-père, des mains compatissantes sur ses frêles épaules, des mots réconfortants du curé. Tout ira bien, il sera fort.

 

La nouvelle famille

Trois ans plus tard, son père Maxime Jacob engage une institutrice. Âgée de 19 ans et d’origine autrichienne, elle se nomme Hélène Friedrich. Le recensement de Pau pour l’année 1901 montre sa présence au côté du père et du fils dans un immeuble situé au n°5 de la rue Tran et dont Maxime Jacob est propriétaire.

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Aquarelle. Rue Tran, Pau.  Source : http://mediatheques.agglo-pau.fr

Maxime JACOB est également propriétaire de trois autres immeubles d’habitation à Pau. Ces « détails » matériels donnent une idée du niveau de vie plutôt aisé de la famille Jacob, qui aura ensuite plusieurs domestiques et femmes de chambre à son service.

Maxime Jacob est inscrit au compte propriétaire n° 811 du cadastre.

cadastre
Propriétés de JACOB Maxime, avocat rue Tran 5 (1892)
Rue Préfecture n° 52 (anciennement n°54)
Rue Tran n° 5
Rue Tran n° 32 (anciennement n°30)
Honset maison
Source : Archives Départementales 64

En 1903, ce qui devait arriver finit par arriver. Maxime Jacob épouse en secondes noces l’institutrice Hélène Friedrich, non pas à Pau mais à Feuerbach (Wurttemberg, Allemagne), là où résident en réalité les parents d’Hélène. Le 14 février 1904, une transcription du mariage allemand est enregistrée dans les registres de l’État civil français.

Nous sommes toujours en 1904 à Pau et un fils naît de cette nouvelle union. Il se prénomme Edmond. Trois ans plus tard, la famille accueille Henri. Les trois garçons Jacob grandissent rue Tran auprès de Maxime et Hélène ainsi que de leur grand-mère paternelle : Hélène Baylocq veuve Jacob.

Ouvrons une petite parenthèse. Les deux autres enfants Edmond et Henri Jacob sont recensés sur les listes des conscrits des archives de la Communauté d’Agglomération de Pau-Pyrénées. Cependant, leurs noms ont été barrés d’un trait de plume car ils ne sont plus résidents à Pau à mais à Nice (4ème canton). C’est donc là-bas qu’ils sont appelés pour effectuer leur service militaire.

J’apprendrai plus tard par le petit-fils de Henri qu’ils se trouvaient tous les deux à Nice dans les années 20 avec leur mère Hélène Friedrich. À partir de quand se sont-ils installés là-bas ? Et pourquoi ? Et Maxime Jacob ? Les questions sont plus nombreuses que les réponses.

Mais revenons à Pierre. À l’école, c’est un petit garçon brillant. Les prix d’excellence qu’il remporte suscitent l’admiration. Ses penchants vont vers la poésie, l’écriture, la musique (il compose) et les langues bien sûr.

Il se sent l’âme d’un artiste depuis son plus jeune âge et la musique des mots ne le quittera jamais. Il aime sans réserve Verlaine, Hugo et Guérin le germanophone. Viendra ensuite l’ami Ghéon. Mais ce ne sont que quelques noms parmi tant d’autres… Forot aussi ? Certainement Jammes et si on en est à parler de Jammes ou de Ghéon, que pensait-il de Gide ?

 

Pierre Jacob, soldat.

1913 déjà et le pays l’appelle, l’oblige.

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Source : https://consultarchives.le64.fr/registre_militaires

À 20 ans, au bel âge, qui est-il ? Étudiant en droit ? Propriétaire ? Non, homme de lettres. Il choisira une autre voie que son père.

Inapte au service actif en raison de son astigmatisme et de la présence d’un « goitre léger », Pierre Jacob est classé service auxiliaire en octobre 1913. Il intègre le 18e section d’infirmiers.

En mai 1914, le voilà réformé n°2 par la commission spéciale de Bordeaux. Ses problèmes ophtalmologiques sont plus sérieux : « Myopie supérieure à 7 dyoptries non corrigible ».

Pendant ce temps-là, à Pau, un train s’apprête à partir.

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Jeudi 6 août 1914 : départ du 18e Régiment d’Infanterie à la gare de Pau où les troupes sont regroupées. Photo Sud-Ouest

Pierre lui repasse devant le Conseil de révision à Pau le 5 septembre 1914 : réforme maintenue.

Et puis… non. Finalement, cette mention est annulée.

Re-Conseil de révision mais à Aire-sur-l’Adour (40) cette fois : en exécution du décret du 9 septembre 1914 (c’est la guerre tout de même, on a besoin d’hommes), Pierre Jacob est de nouveau classé service auxiliaire.

Il est incorporé le 14 mai 1915 au 18e Régiment d’Infanterie.

Le 21 juin de la même année, on arrête les tergiversations, il est maintenu définitivement au service auxiliaire par la commission médicale siégeant à Pau.

Le 15 mai 1916, il passe au 140e Régiment d’Infanterie Territoriale. Puis c’est le dépôt des prisonniers de guerre à la Pallice à compter du 28 septembre 1916. Contrôle de la correspondance intérieure, secrétariat, interprétariat. Le 3 octobre 1918, Pierre Jacob est nommé caporal.

Ce jour-là donc, ce 11 novembre 1918, le télégramme serré entre les mains, le Caporal Pierre Jacob sait qu’il a eu de la chance.

15 comments

  1. Superbe texte, fluide, j’ai été emportée.
    Penser à ceux de l’autre côté : extraordinaire phrase : « Que feront-ils l’un et l’autre demain ? Et après-demain ? Et le jour d’après ? À cet instant, l’un face à l’autre, ils ressentent tous les deux une trouille immense, la trouille de devoir vivre. »

    Aimé par 1 personne

  2. Ton texte est magnifique ! Il retranscrit avec justesse toute l’émotion de l’annonce de l’armistice pour les soldats français, allemands et d’autres pays qui n’attendaient qu’une chose : que cette guerre se termine. Merci pour ce beau moment de lecture !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Brigitte ! J’ai retrouvé peu d’oeuvres littéraires, mais je sais qu’il écrivait des pièces de théâtre aussi qui étaient représentées, des musiques qui passaient sur Radio Paris dans les années 20. Je pense qu’il cumulait, il vivait de sa plume, de sa musique, des revenus de propriétés je suppose, et très certainement de pensions militaires + retraite d’ancien combattant résistant plus tard, je crois que ça existait.

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