familles béarnaises

Bob, si vous n’avez rien à me dire…

C’est moi qui lui ai donné ce surnom. Après tout, un de plus ou de moins dans sa vie ne ferait pas grande différence.

« Vous connaissez Robert Cantabre ? » Bob quoi…

Deux yeux ronds comme des billes et un air interrogatif. Voilà tout ce que j’obtiens  en guise de réponse même chez des libraires régionalistes pointus.

Non, décidément, Robert Cantabre n’a laissé aucune trace à Pau, ni ailleurs. J’ai beau chercher : pas la moindre impasse, la moindre placette, le moindre arbuste ne porte son nom. Oui un arbuste et pourquoi pas… ne serait-ce que pour faire plaisir à son grand-père féru de botanique pyrénéenne, un pharmacien et scientifique oublié lui aussi.

Mais non rien.

Dans les années 20 pourtant, Bob connait ses heures de gloire, pas seulement au niveau local, mais au niveau national. Je n’ose pas dire international bien qu’il soit inscrit dans ce qui est l’équivalent de la Sacem en Italie. Il écrit des mélodies pour piano sur des poèmes de Verlaine, Guérin, Hugo. Ses chansons sont diffusées sur Radio Paris lorsque celle-ci est encore « juste » une radio privée. Son tube : « Chanson espagnole ». 

Cantabre… chanson espagnole… Il y a un truc avec l’Espagne. Pas des ancêtres en tout cas, ça c’est à peu près certain.

Bob est aussi l’auteur de plusieurs pièces de théâtre qui sont jouées dans le sud-ouest, mais aussi à Paris, à Strasbourg et dans d’autres grandes villes. En 1926, il sort un roman intitulé Bos de Bénac, une légende de Bigorre.

BosdeBenac-Dore

Bos de Bénac, gravure de Gustave Doré. Ambiance…

Il reçoit des récompenses aux concours littéraires comme au Jasmin d’argent. Ce n’est pas rien le Jasmin d’argent je vous le dis ! Pour les pièces « Carabas » et « Songe d’une nuit de Noël », il se voit également attribuer le deuxième prix de la société des écrivains de province en 1931.

 Alors qui est-il ?

Bob n’a pas toujours été Bob, comme il n’a pas toujours été Robert Cantabre.

Il est né en 1892 à Pau sous le nom de Jean Joseph Pierre Marie (ouf…) Jacob. Pierre Jacob. Il est le fils de Maxime Jacob, un avocat palois, et de Jeanne Jaudet. Alors qu’il n’a pas encore 6 ans, il perd sa mère des suites d’une longue maladie… Elle n’a alors que 31 ans.

Son père s’adjoint rapidement les services d’une institutrice à domicile pour le petit Pierre. Elle s’appelle Helene Friedrich, elle est autrichienne et âgée de 19 ans. Ils habitent au 5 rue Tran à Pau dans un immeuble qui est aujourd’hui dans un état voisin de la ruine. Pierre Jacob fait une scolarité brillante dans l’établissement Immaculée Conception à Pau.

Je ne laisserai pas planer le suspens bien longtemps : Maxime Jacob épouse en secondes noces Helene l’institutrice en 1903 en Allemagne. Une transcription du mariage est réalisée à Pau en 1904. Il a 43 ans et elle, 21.

Deux garçons naîtront de cette nouvelle union : Edmond et Henri. Au vu du nombre de domestiques et de femmes de chambres qu’ils emploient, on peut penser sans se tromper qu’ils mènent une vie plutôt confortable!

Le soldat Pierre Jacob

Parce qu’il est astigmate et qu’il présente un problème de thyroïde, Pierre Jacob est placé dans les services auxiliaires en 1912 lorsqu’il est appelé sous les drapeaux. Ceci signifie qu’il ne pourra normalement pas être appelé au front directement. Il peut cependant exercer un emploi civil ou militaire à l’intérieur du pays. Dans la case profession, il semble déjà avoir quelques difficultés à se définir : les mentions « étudiant en droit » et « propriétaire » sont finalement rayées pour être remplacées par « homme de lettres » !

En mai 1914, il se fait d’abord réformer N°2 pour cause de myopie. La réforme N°2 concerne les militaires qui ont contracté une maladie en service à la différence de la réforme N°1 qui peut s’imposer aux militaires ayant une blessure invalidante. La réforme est maintenue en septembre par le conseil de révision, puis… annulée!

La Première Guerre Mondiale et le décret du 9 septembre 1914 vont effectivement changer la donne et le statut de Pierre Jacob. Ce décret stipule que les réformés et les exemptés des classes précédentes à la classe 1915 doivent passer devant une commission de réforme. Cette commission juge alors si notre homme reste réformé, exempté, ou si, au contraire, il peut passer au service armé ou auxiliaire.

Pierre JACOB est alors classé et maintenu au service auxiliaire. Au sein de l’armée active de 1915 à 1918, il passe par différents régiments et effectue un partie de son service au dépôt des prisonniers de la Pallice à la Rochelle.

PALLICE

Camp de prisonniers allemands à la Pallice. Source: Archives municipales de la Rochelle, cote: 5Fi 3597

Sans surprise, je le découvre interprète d’allemand pendant la guerre. Le fait d’avoir passé son enfance auprès d’une belle-mère autrichienne n’y est certainement pas étranger ! Il s’occupe également de la correspondance intérieure. Nommé Caporal en 1918, Pierre Jacob obtient un certificat de bonne conduite.

La guerre se termine et Pierre Jacob rentre chez lui, enfin chez son grand-père à la rue Maréchal Joffre. Il n’y reste pas longtemps, il quitte Pau pour Paris, probablement pour mener à bien sa vie d’auteur et de compositeur de musique. C’est à cette époque que Pierre Jacob devient Robert Cantabre.

En 1929, il épouse Blanche, une jeune vosgienne. Le couple reste encore quelques années à Paris avant de s’installer à Pau, toujours à la rue Tran. Les deux demi-frères de Pierre Jacob, Edmond et Henri, se trouvent alors sur Nice pendant ces années-là, ne me demandez pas pourquoi…

Le résistant Jacob de Gassion

Les années passent et la seconde guerre mondiale éclate. Cette fois, Pierre Jacob ne combat pas, du moins pas ouvertement. Il mène en fait un combat clandestin au sein du réseau de renseignements et de passages F2 auprès de Louis Poullenot et de son épouse.

Le réseau F2 est un mouvement de résistance français initié en 1940 par le gouvernement polonais exilé à Londres. Le service de renseignement polonais en lien avec les services secrets britanniques tente d’organiser la communication entre la France et l’Angleterre. Son activité principale est le renseignement et ses agents sont en réalité majoritairement français.

À Pau, Louis Poullenot, un fonctionnaire de la Préfecture de police, s’engage rapidement dans la résistance au côté de l’instituteur Honoré Baradat, une autre grande figure marquante de la résistance locale. Ils sont actifs au sein du NAP (Noyautage de l’Administration Publique). Grâce à ses accès à la Préfecture, Louis Poullenot et sa femme, Elise, fabriquent des faux papiers (passeports, titres de séjour et cartes d’alimentation) à partir de pièces et de tampons tout à fait officiels et ce, afin de faire passer les résistants et les clandestins en Espagne.

Pierre JACOB a bien fait partie de ce réseau F2 comme le confirme sa présence dans les tableaux nominatifs de résistants mis en ligne par le Service Historique de la Défense (SHD). Il y a fort à parier que sa familiarité avec la langue allemande et son expérience d’interprète lors de la Première Guerre Mondiale ont été d’une grande utilité pour l’activité du réseau. J’en saurai plus lorsque je recevrai le dossier administratif de résistant de Pierre Jacob que j’ai commandé au SHD.  Il est connu pendant la Seconde Guerre Mondiale  sous le pseudonyme Jacob de Gassion. Pierre et ses pseudonymes…

D’ailleurs pourquoi ce pseudonyme Jacob de Gassion ? Deux raisons à mon avis : d’abord, ses ancêtres s’appelaient Gassion, son arrière-grand-père maternel plus précisément. Ensuite, Jacob de Gassion (1578-1635) a vraiment existé et il s’agit d’un écrivain et poète béarnais, mais il était aussi médecin et parlementaire. Généalogiquement parlant, Jacob de Gassion n’a rien à voir avec Pierre Jacob. Leur point commun réside surtout dans l’amour de la littérature et de la langue d’oc.

Quel parcours donc pour ce Pierre Jacob alias Robert Cantabre alias Jacob de Gassion… et je ne suis peut-être pas encore au bout de mes surprises. Il en a des choses à dire Bob.

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