familles béarnaises

#RMNA épisode 4 : Marilis

Pour ce tout nouveau rendez-vous, je vous propose un récit autour d’un poilu prénommé Pierre Jacob et ses proches, Pierre dont j’avais déjà évoqué sur ce blog les œuvres artistiques et le parcours de résistant en 39-45. Place aujourd’hui à Marilis la domestique qui nous parle depuis 1919.

Pour savoir plus sur le #RMNA : http://rdvancestral.com/rmna/

Je suis Marilis Bourdatte et je suis employée comme domestique depuis des décennies par Eugène Jaudet, le grand-père de Pierre Jacob. Et moi aussi, je l’attends. J’attends Pierre qui revient de la guerre, presque aussi fébrilement que l’attendent son père et son grand-père car de lui dépend ma vie future.

Marilis

Il n’a jamais été question dans cette famille de m’appeler Marie. Non, Marie, c’était Madame Jaudet, l’épouse, la mère, la belle-mère, la disparue. Le souvenir des temps heureux. Le prénom Marie est devenu synonyme de douleur et de chagrin depuis longtemps et en aucun cas ce prénom ne devrait encore raisonner dans la maison.

Je serai donc Marilis.

Je suis née le 15 septembre 1867 – j’ai donc 51 ans -, j’ai grandi dans un village des Basses-Pyrénées appelé Garlin, comme Monsieur Jaudet. Nos familles se connaissaient bien du reste. Mon père est en réalité originaire la commune de Taron-Sadirac-Viellenave toujours dans les Basses-Pyrénées et ma mère, de Garlin. Je suis née dans la maison Brana, du nom du premier mari de ma mère. Il est décédé prématurément et ma mère a épousé mon père quelques années plus tard. Henri Bourdatte, mon père, est cultivateur comme tous les hommes ou presque dans le village. Il est propriétaire.

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Commune de Garlin (64). Carte de l’État-major (1820-1866). Source : https://remonterletemps.ign.fr

Je suis leur quatrième enfant. Deux de mes frères aînés, Jean-Baptiste et Arnaud, sont morts très jeunes, en âge d’innocence comme on disait alors. Jean-Baptiste n’avait que 3 ans lorsqu’il est décédé et Arnaud, 11 jours. Je ne les ai pas connus. J’ai grandi avec ma demi-soeur Thérèze Brana, mon frère aîné Pierre Bourdatte et ma soeur cadette Thérèze Bourdatte.

Voilà pour les présentations.

Dans le pays, si vous avez un frère aîné, vous êtes fichu.e. Il vous faut rapidement partir de la maison. Ces traditions perduraient à l’époque où j’ai grandi. Plus tard donc, il a fallu faire un choix : soit je me mariais – et bien -, soit je quittais le village.

J’ai quitté le village.

J’ai trouvé une place à Pau chez les Jaudet et j’y suis restée. Il n’y a rien à dire de plus sur ma vie d’autrefois. Les archives resteront muettes pour moi comme pour toutes celles qui ne se sont pas mariées et qui ont préféré quitter la campagne pour la ville, en quête d’une autre vie.

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Pau, rue de la Préfecture. Photo Labouche frères, Toulouse. Source : http://www.cparama.com

Monsieur Jaudet est bien âgé maintenant et sa santé est de plus en plus chancelante. Nous savons tous les deux qu’il lui reste peu de temps à vivre, mais il m’a promis qu’il s’entretiendra avec Pierre bientôt à mon sujet, qu’ils prendront ensemble des dispositions pour que je puisse continuer à travailler pour Pierre Jacob.

J’ai connu Pierre alors qu’il n’était encore qu’un enfant puis un tout jeune homme, mais qui est-il à présent ? Vais-je le reconnaître ? Ces dernières années nous auront tous changés finalement. Moi-même, je ne suis plus la même personne que j’étais, Monsieur Jaudet non plus. Nous nous pensions endurcis, mais nous nous trompions, il a suffi d’une guerre pour ébranler tout ce en quoi nous croyions, toutes nos certitudes d’antan. Je regarde Monsieur Jaudet souvent tristement, parfois je pense que nous aurions finalement vécu ensemble plus longtemps qu’il ne l’a fait avec sa propre femme. Peut-être même que nous nous connaissons mieux qu’ils se sont connus à l’époque. C’est vraiment une drôle de vie.

Quant à Pierre, acceptera-t-il que je reste ? Ne voudra-t-il pas plutôt se marier ? Faire des enfants ? Quelle pourrait être ma place dans sa famille ? Aucune probablement.

Il faut dire que les temps ont changé. Les familles se séparent de plus en plus de leur personnel, même chez les grandes familles, je le vois bien. Tout le monde se restreint, tout le monde se débrouille. Je ne suis peut-être plus de mon temps après tout, passée de mode en quelque sorte. Mes bonnes références n’y changeront rien, ce simple constat m’accable.

Monsieur Jaudet me réconforte comme il peut lorsque je lui expose mes inquiétudes, il m’assure que Pierre ne va pas se marier sitôt rentré, qu’il ne sait ni cuisiner, ni s’occuper d’une maison – tu parles, un artiste ! – et qu’il aura besoin de moi rapidement. Il rajoute que Pierre m’a toujours connue et estimée, qu’il aura à cœur de me garder le plus longtemps possible avec lui car, après tout, je fais presque partie de la famille.

Ce jour-là, je me suis détournée pour qu’il ne voit pas mes larmes couler.

Je suis inquiète car je suis lucide, je l’ai toujours été et c’est même ma principale qualité. Pierre ne restera pas bien longtemps célibataire. Il y a pénurie d’hommes à marier, ceux qui reviennent vivants et en bonne santé sont vite entrepris.

Je vois défiler les événements futurs comme si j’y étais déjà, je pourrais même les écrire si je pouvais. Mais je ne peux pas, je ne sais pas écrire, pas comme Pierre qui trouve toujours les bons mots et les bonnes manières de les dire. Bon, où en étais-je ? Oui donc Monsieur Jaudet va mourir, Pierre va se marier, naturellement, je vais être remerciée de mes bons et loyaux services puis me retrouver au chômage comme beaucoup d’autres autour de moi. Et surtout seule. La misère, je sais ce que c’est, je m’y accommoderai comme beaucoup, mais la solitude, ça jamais.

Je peux vous dire qu’à mesure que les jours passent, mon ciel, lui, s’obscurcit.

Le jour où Pierre est rentré, j’ai essayé d’oublier mes doutes et je me suis joint à la grande fête des retrouvailles. Il fallait voir le fils, le père et le grand-père enfin réunis ! Ces trois grands hommes, moi Marilis, je les ai connus et, croyez-le, je n’en suis pas peu fière !

Et puis le temps a passé et Monsieur Jaudet est mort le 19 mars 1920, 7 mois après la démobilisation de Pierre. On aurait dit qu’il l’avait attendu.

Bien sûr, Pierre m’a demandé de rester. Au 52 rue Maréchal Joffre, nous avons réorganisé nos vies. En plus de la maison, il a fallu s’occuper de la vieille cousine, Sophie HAYET, 89 ans en 1921. Elle, qui a vécu dans l’appartement d’à côté pendant des années, a fini par s’installer chez nous, enfin chez Pierre. Nous vivons là tous les trois avec chacun ses maux et ses préoccupations. Enfin, tout le monde s’accorde quand même à dire que la vieille cousine finira par nous enterrer tous, qu’elle fêtera peut-être ses 100 ans sans nous. Voilà quelque chose qui nous fait bien rire, Pierre et moi.

Ce qui a changé surtout, c’est que la maison revit maintenant, des notes au piano accompagnent mes journées et je peux vous assurer que le travail, qui ne m’a jamais fait peur pourtant, est bien moins difficile en musique. Malgré les années qui pèsent sur mes jambes, souvent lourdes comme du plomb, ma vie me semble tout de même plus légère à porter en musique. Vraiment, quel bonheur ce garçon ! Il me remplit de joie tous les jours !

Il ne me reste plus qu’à espérer maintenant que ces temps heureux qui nous sont donnés, durent longtemps.

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Pour finir ce petit cycle de 4 articles autour de Pierre Jacob, je ne peux pas vous laisser sans ces quelques mots de Patrick Modiano tirés de son livre intitulé « Du plus loin de l’oubli ».

J’aurais brassé les papiers, comme un jeu de cartes, et je les aurais étalés sur la table. C’était donc ça, ma vie présente ? Tout se limitait donc pour moi, en ce moment, à une vingtaine de noms et d’adresses disparates dont je n’étais que le seul lien ? Et pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? Qu’est-ce que j’avais de commun, moi, avec ces noms et ces lieux ? J’étais dans un rêve où l’on sait que l’on peut d’un moment à l’autre se réveiller, quand des dangers vous menacent. Si je le décidais, je quittais cette table et tout se déliait, tout disparaissait dans le néant. Il ne resterait plus qu’une valise de fer-blanc et quelques bouts de papier où étaient griffonnés des noms et des lieux qui n’auraient plus aucun sens pour personne.

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Catégories :familles béarnaises, RMNA

10 réponses »

  1. Marilis, aurait pu être invisible tant elle a peu laissé de traces dans les archives, elle aurait pu être noyée dans une famille autre que la sienne… jusqu’à en perdre son véritable prénom… mais voilà qu’elle sort de l’ombre, en musique… Elle n’a pas perdu son prénom de Marie ; elle a gagné une personnalité Marilis ; elle a été un membre solide de cette famille attachante

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  2. Comme il est précieux le témoignage de Marilis, c’est vraiment bien de lui donner la parole. Cette femme discrète qui est en écho direct avec la famille nous invite même à nous réjouir des notes du piano joué par Pierre.
    Ce #RMNA est une réussite.

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  3. Comme il est précieux le témoignage de Marilis, c’est vraiment bien de lui donner la parole. Cette femme discrète qui est en écho direct avec la famille nous invite même à nous réjouir des notes du piano joué par Pierre.
    Ce #RMNA est vraiment une réussite.

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  4. Très belle idée d’imaginer le retour de Pierre au travers de Marilis… entre bonheur et crainte pour l’avenir. La famille JAUDET est une belle famille et Marilis a pu rester auprès de Pierre.
    En tout cas, c’est encore un très beau #RMNA que tu nous proposes Pascalina ! Merci à toi.

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