28 novembre 2022

B comme Borča

Sans transition aucune avec l’article précédent, embarquons aujourd’hui pour la Serbie où ont résidé plusieurs ancêtres de ma belle-famille à la fin du XIXe et dans les premières décennies du XXe siècle. L’homme que nous suivons aura vécu sa courte vie sur une période charnière du XXe siècle, entre 1911 et 1941, et sur le territoire explosif que constituaient les Balkans à l’époque.

Borča est une ville de moins de 50 000 habitants qui se situe au nord de Belgrade, le Danube sépare les deux villes. Elle appartient à la municipalité de Palilula qui se trouve au cœur du Banat serbe et dont je n’avais jamais entendu parler avant de faire des recherches un peu plus poussées sur cette branche.

Source : Google

Je nous épargnerai l’Histoire de l’empire austro-hongrois, du Royaume de Hongrie, du Royaume de Serbie jusqu’à la naissance de celui de la Yougoslavie, mais sachez que notre homme Evgenije dit Jene ROSENFELD est né hongrois le 9 décembre 1911 à Borča dans le Royaume de Hongrie au sein de l’Empire Austro-hongrois. Il y exerçait le métier de tailleur.

Borča se situe précisément dans la zone « confins militaires » (zone verte zébrée) de la première carte que j’avais déjà proposée dans un article précédent. Une carte qui montre bien, je trouve, à quel point il est complexe d’identifier et délimiter les territoires dans cette région du monde.

La monarchie austro-hongroise (1848-1914). Source : https://www.larousse.fr/
Royaume de Serbie en 1913. Source : https://fr.wikipedia.org/

Jene est le second fils d’Isidor ROSENFELD (1884-1941) et de Rosa FISCHER (1891-1942). Ses parents se sont mariés le 14 juin 1908 à Vienne en Autriche et le choix d’un lieu aussi éloigné de Belgrade ou de Tarany, ville d’origine de Rosa, m’était apparu au premier abord assez obscur. Mais y en regardant de plus près, je découvre que leur fils aîné Lazar est né à Vienne 5 mois seulement après ce mariage. Voilà donc peut-être une explication assez simple à ce départ pour la capitale autrichienne : Rosa était enceinte.

La famille étant de confession juive, c’est dans les registres juifs de Vienne qu’on les débusque en cette année 1908.

Mariage d’Isidor ROSENFELD et de Rosa FISCHER le 14 juin 1908 à Vienne. Source : Autriche, Vienne, Archives juives des naissances, des mariages et des décès, 1784-1911
https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:33S7-LBK5-VZ8?i=141&cc=2028320

Le père est originaire d’Ovca ou « Baranyos » dans la banlieue de Belgrade et la mère vient donc de Tarany, une ville située tout à fait à l’est de la Hongrie, proche de la frontière actuelle de Croatie. Sachez que je ne m’étonne absolument plus des kms qui séparent les familles juives hongroises souhaitant faire alliance.

Si certaines collections sont bien en ligne sur le site des Archives de Belgrade, elles restent cependant lacunaires et c’est le cas des registres juifs de la municipalité de Palilula. « No data available » me répète-t-il ! Le certificat de naissance de Jene restera donc encore inaccessible pour le moment.

Heureusement qu’il reste d’autres ressources à exploiter dans les Archives de Belgrade, notamment les cartes de citoyen rédigées en serbe (naturellement) qui viennent largement compléter le peu d’informations connues à son sujet, notamment sur son état civil, sa situation familiale dont on reparlera et ses adresses successives.

Carte de citoyen de Evgenije ROSENFELD entre 1927 et 1929.

Carte de citoyen de Evgenije ROSENFELD entre 1935 et 1941.

On voit qu’il réside à Debeljača, une petite ville située encore plus au nord de Belgrade dans la province autonome du Voïvodine. Enfin si mon serbe googlé n’est pas trop rouillé.

Entre octobre 1933 et mars 1934, Jene ne se trouve pourtant pas à Belgrade mais à Nice, en France. Cette découverte récente est tout à fait surprenante car je tenais pour acquis qu’il n’avait pas quitté Belgrade et ses environs durant sa courte vie. Pendant 6 mois cependant, il exerce comme ouvrier tailleur pour dames chez BERNARD Robe-Manteaux au 9 avenue de la Victoire à Nice.

C’est un certain Bernard SCHRECK, tailleur d’origine ukrainienne, qui tient cette boutique. Ce dernier rédige en 1934 à Jene une attestation d’emploi que je déniche un peu par hasard dans les archives serbes ! Ce document constitue une des pièces justificatives du dossier qui a permis à Jene d’effectuer en 1936 une demande de carte de visite auprès de l’ « Association des artisans de la ville de Belgrade et du district de Vračar ».

And voilà :

Lettre de Bernard SCHRECK à Evgenije ROSENFELD le 22 mars 1934. Source : JEWISH DIGITAL COLLECTION HISTORICAL ARCHIVES OF BELGRADE, cote ИАБ-510-К526

J’ignore dans quelle langue s’exprimait Jene avec son employeur lorsqu’ils travaillaient ensemble à Nice, mais il est bien possible qu’il ait appris le français bien avant d’arriver en France. On sait en tout cas que son frère Lazar ou « Lazy » l’avait appris et s’exerçait à l’écrire.

Archives personnelles

Un autre événement viendra marquer cette année-là : le 20 septembre 1936 à Belgrade, Evgenije ROSENFELD épouse Alexandra ENDRÖDY, une jeune femme orthodoxe de 27 ans, originaire de Debeljača, qui tient un salon de mode à Belgrade depuis 1934. De cette union naît en 1939 un enfant prénommé Vojislav .

Mais quelques mois plus tard, le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale bousculera totalement leur destin.

Comme plusieurs membres de sa famille et de nombreux autres juifs de Belgrade, Jene est arrêté par les nazis le 14 août 1941 pour être envoyé au Camp de concentration de Topovske Šupe à proximité de Belgrade. Sa femme Alexandra qui n’est pas juive, rappelons-le, et leur fils Vojislav échappent à cette rafle.

Jene ne survivra pas très longtemps après son arrestation, il sera exécuté à la fin de l’année 1941.

Son père Isidore 56 ans, sa mère Rosa 50 ans, son frère Lazar 32 ans, sa belle-soeur Piroska 24 ans et son petit neveu Denes 2 mois seront également tués entre 1941 et 1942.

Les hommes meurent au camp de Topovske Šupe et leurs femmes et enfants dans celui de Staro Sajmiste. Les femmes des ROSENFELD ont probablement été gazées dans des camions qui devaient les transporter, leur avait-on promis, dans un nouveau camp à l’étranger. On avait ainsi fait miroiter aux femmes juives de Belgrade de meilleures conditions de vie dans un ghetto ou dans un autre camp en Pologne par exemple, mais c’est finalement sur la route à proximité de Staro Sajmiste qu’elles mouront gazées dans ces camions.

Source : Wikipédia

L’Institut international pour la mémoire de la Shoa Yad Vashem a recueilli un nombre considérable de documents d’archives depuis l’accession des nazis au pouvoir jusqu’à l’après-guerre. Des fiches nominatives des victimes de la Shoah ont été rédigées à partir des témoignages qui sont pour beaucoup des témoignages directs. Toute la famille ROSENFELD de Belgrade figure désormais dans ces archives disponibles sur leur site.

Voici celle de Jene :

J’ai adressé récemment un message à Yad Vashem afin de leur soumettre la seule photo de Jene en ma possession, celle que j’ai trouvée il y a quelques mois dans les Archives de Belgrade. La demande est actuellement en cours de traitement.

Cette photo est un peu abîmée, mais si elle est acceptée, voici ce qui devrait un jour apparaître sur sa fiche :

Evgenije ROSENFELD (1911-1941)

Après ces événements aussi dramatiques, vous vous demandez certainement ce que sont devenus la femme et le fils de Jene.

Ont-ils survécu ? Sont-ils restés à Belgrade ou ont-ils réussi à partir ? En vérité, tout un #ChallengeAZ n’y suffirait probablement pas pour conter leurs péripéties d’après-guerre à travers le monde, mais qui sait, peut-être qu’un jour, je m’y risquerai quand même…

________________

Sources :

Yad Vashem

Arolsen Archives

Sajmište, un camp d’extermination en Serbie par Menachem Shelach

Le camion à gaz et la solution finale en Serbie par Christopher Browning

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Jourdavant

Généalogiste amateur originaire de l'île de la Réunion

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11 réflexions sur « B comme Borča »

  1. Wow! C’est du lourd en effet, comme tu l’avais annoncé sur Twitter… Quand la petite et la Grande Histoire se rencontrent dans de telles circonstances, ça donne malheureusement de bien tristes destins.

  2. Une bien triste histoire malheureusement . Son sourire sur la photo génère beaucoup d’émotion quand on connaît son destin. J’aime beaucoup votre façon d’écrire 🙂

  3. Tu sais que maintenant, on veut savoir ce qui est arrivé au fils et à la femme de Jene
    Après une histoire aussi triste, que tu as aussi bien documenté, il faut que tu continues cette histoire

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