#ChallengeAZ Les plumes de la Grande Guerre : A comme Aragon

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Pour ce baptême du feu, il n’a pas été facile de faire un choix parmi deux grands auteurs qui se sont illustrés pendant la Première Guerre Mondiale : Guillaume Apollinaire et Louis Aragon.

Apollinaire est l’un des plus grands poètes français du XXe siècle, si ce n’est le plus grand. Il est décédé de la grippe espagnole le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice et il est déclaré Mort Pour la France.

Il eut donc été logique que mon choix se portât sur lui.

Mais après quelques atermoiements, c’est Louis Aragon que je choisis car c’est aussi celui que je connais le moins. L’histoire familiale d’Aragon digne d’un roman comporte d’ailleurs des similitudes avec celle d’Apollinaire.

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Louis Aragon

Une naissance dans l’ombre

Pour (mal) commencer, il faut préciser qu’il n’a tout simplement pas d’acte de naissance.

Sa vie durant, il usera de plusieurs identités. La première et la plus illustre d’entre elles, Louis Aragon, lui est attribuée dès les premiers temps de sa vie par celui qui se désigne comme son parrain sur son acte de baptême : un certain Louis Aubert.

Mais il s’agit là d’un acte de baptême de complaisance, un fake comme on pourrait le qualifier aujourd’hui ! Le secret de la naissance de Louis Aragon est en fait resté farouchement gardé pendant de nombreuses années.

La première trace écrite de l’existence de Louis Aragon est donc ce fameux acte de baptême établi à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), paroisse Saint-Pierre.

Acte N° 345. Baptême de Aragon.

L’an mil huit cent quatre-vingt-dix-sept, le trois novembre a été baptisé Louis, Marie, Alfred, Antoine, né le premier septembre de la même à Madrid, fils de Jean Aragon et de Blanche Moulin son épouse demeurant 34, avenue de Neuilly. Le parrain a été Louis Aubert, Rue d’Amsterdam, 54. Paris. La Marraine a été Constance de Villerslafaye Comptesse de Tinseau, Rue Chomel 11 Paris.

Signatures de la marraine, du parrain et du prêtre.

En réalité, Louis Aragon n’est pas né à Madrid et les parents indiqués ne sont pas ses vrais parents. Les personnes mentionnées n’existent d’ailleurs même pas, des noms inventés pour compléter au mieux les cases vides.

Le parrain lui-même, ledit Louis Aubert, est en réalité Louis Andrieux, 57 ans, avocat, député puis sénateur sous la IIIe République. Il devient procureur de la République, préfet de police et même ambassadeur de France en Espagne au cours des années 1881-1882.

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Louis Andrieux (1840-1931)

L’enfant bénéficie donc d’un prestigieux parrainage. La vérité comme vous l’aurez sans doute deviné est tout autre : Louis Andrieux n’est pas le parrain, mais le père naturel de Louis Aragon. Ce dernier l’apprendra bien des années plus tard.

Pour l’heure, cette paternité doit être tue car Louis Andrieux, le père, est déjà marié à une certaine Hélène Koechlin, issue également de la grande bourgeoise. Il n’est pas donc pas question de reconnaître un enfant hors mariage, ce n’est même pas possible légalement.

Et la mère de Louis Aragon, me demanderez-vous ? Il ne s’agit pas de Blanche Moulin comme l’indique l’acte de baptême, mais de Marguerite Toucas, une jeune fille de 21 ans, employée du magasin Bon Marché.

Pour éviter le scandale, Marguerite s’exile pendant sa grossesse à Toulon chez des amis de sa grand-mère. Il est d’ailleurs possible que Louis Aragon soit né à Toulon et non à Paris, pas à Madrid dans tous les cas.

Aragon raconte être né sur l’esplanade des Invalides à Paris, ce qui en fait semble peu vraisemblable, mais il ne fait que relater l’histoire ou plutôt les histoires que sa mère a bien voulu lui raconter.

À sa naissance, sa mère biologique, Marguerite Toucas donc, se fait passer pour sa sœur. La mère de Marguerite, une dénommée Claire Massillon, est, quant à elle, présentée comme sa mère adoptive.

Une autre version de son histoire lui sera également donnée, semant la confusion dans  son esprit d’enfant : il serait le fils d’amis décédés accidentellement et adopté par la famille Toucas-Massillon.

Un imbroglio familial qui marquera longtemps les écrits du futur poète.

La seconde naissance

Ce n’est que 17 ans plus tard, le 1er février 1914, qu’un jugement sera rendu par le Tribunal civil de première Instance de la Seine déclarant que Louis Aragon est né le 3 octobre 1897 dans le 16e arrondissement de Paris, « de père et mère non-dénommés » et non « de père et mère inconnus ». Il faut souligner la nuance.

À partir de ce jugement, il est alors possible d’inscrire Louis Aragon dans l’état-civil français et c’est ce qui se produit le 20 mars 1914. Il obtient enfin une existence légale.

Acte n°304. Aragon Louis.

En exécution d’un jugement du Tribunal civil de première Instance du département de la Seine en date du treize février mil neuf cent quatorze précédemment transcrit le vingt mars suivant sur les registres courants de l’état civil de cet arrondissement a été dressé l’acte de naissance établi dans les termes suivants : « L’an mil huit cent quatre vingt dix sept, le trois octobre est né à Paris, seizième arrondissement un enfant de sexe masculin, qui a reçu les nom et prénom de Aragon Louis, fils de père et mère non dénommés. » Dressé le vingt mars mil neuf cent quatorze, onze heures du matin, par nous Guillaume Joussein, Adjoint au maire du seizième arrondissement de Paris. Joussein.

À l’école, Louis Aragon est un élève très brillant. Après avoir dévoré de nombreux livres et écrit plusieurs petits romans durant son enfance et son adolescence, il entreprend des études de médecine. C’est au cours de ce cursus qu’il rencontre André Breton à l’hôpital Val-de-Grâce. Les deux hommes se lient d’une amitié qui durera une quinzaine d’années.

La guerre

Louis Aragon est encore étudiant en médecine lorsqu’il est mobilisé en septembre 1917. Juste avant son départ, celle qu’il a toujours pris pour sa sœur décide de lui révéler enfin le secret de sa filiation : il est en réalité son fils et celui de Louis Andrieux.

Pendant la guerre, il rejoint les services auxiliaires et est affecté à la 22e Section d’Infirmiers Militaires. D’abord brancardier, il est nommé médecin auxiliaire le 4 avril 1918.

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Registre matricule de Louis Aragon, classe 1917. Cote : D4R1 1980. Source : http://archives.paris.fr

Depuis le front, Louis Aragon écrit à André Breton. Le 24 mai 1918, il ne lui parle pas des blessés et des morts qu’il voit revenir des tranchées chaque jour, il lui parle littérature :

«Des modèles. Simplement ? Nous ambitionnons plus haut. Les modèles finissent par devenir des raisons d’être. Et il ne faut pas. Tâche d’écrire sans penser à Rimbaud, pour voir. Tu comprendras le danger. Il n’y a qu’un homme que nous n’avons jamais imité ni l’un ni l’autre : c’est Reverdy. En aurais-tu envie ? Moi pas. Il faut repartir. Mais pas tellement de l’horizon des autres. Du nôtre.»

Ou encore le 15 juin 1918 :

«Tout rougeoie ici de façon insolente. Mon seau de toilette est sanguin. Et quelqu’un chante l’air du Chant du départ. Tout cet écarlate me fait désirer ardemment ces vers de Jean Cocteau où des langoustes fleurissent un parterre. Il faudrait avoir la mémoire immédiate.»

Une fois l’Armistice signé, Aragon reste mobilisé encore deux ans. Il passe dix mois en Alsace, en Sarre et surtout en Rhénanie, une région occupée par les pays de l’Entente de 1918 à 1930. Il y dirige un hôpital dans la ville de Boppard.

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Occupation militaire de l’Ouest de l’Allemagne à la fin de l’année 1923

La guerre, Aragon tout comme Breton et quelques autres décident de ne pas l’évoquer. Il rejette « l’exhibitionnisme de l’horreur ». Une auto-censure assumée au départ mais qu’Aragon finira par regretter des années plus tard.

Une fois le déni passé, « le déni surréaliste », il évoquera la guerre dans bon nombre de ses romans et notamment dans un poème de 1956 :

La guerre et ce qui s’ensuivit  (extrait)

Tu n’en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu
Quand j’ai déchiré ta chemise et toi non plus
Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille

Qu’un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l’ancien légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux

On part Dieu sait pour où ça tient du mauvais rêve
On glissera le long de la ligne de feu
Quelque part ça commence à n’être plus du jeu
Les bonshommes là-bas attendent la relève

Roule au loin roule train des dernières lueurs
Les soldats assoupis que ta danse secouent
Laissent pencher leur front et fléchissent le cou
Cela sent le tabac l’haleine la sueur

Comment vous regarder sans voir vos destinées
Fiancés de la terre et promis des douleurs
La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs
Vous bougez vaguement vos jambes condamnées (…)

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri

Louis Aragon, La guerre, et ce qui s’ensuivit.
Le Roman Inachevé, Éditions Gallimard, 1956.

La vie d’Aragon après la guerre est une vie riche d’engagements politiques et humains, de productions littéraires, de voyages et de passions.

Il meurt le 24 décembre 1982 à Paris. Trois mots, trois mots simples mais lourds feront la Une du journal l’Humanité le jour suivant : Aragon est mort.

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Sources :

http://archives.paris.fr/

www.alsatica.eu/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Aragon

http://www.ajpn.org/personne-Louis-Aragon-2662.html

Bibliographie :

Aragon. Un destin français 1897-1939 de Pierre Juquin. Éditions de la Martinière, 2012.

15 comments

  1. La mère du poète, Marguerite Toucas a sa tombe au cimetière de Cahors-ville. Réfugiée dans le Lot pendant la guerre, elle y décède en 1942. Un poème d’Aragon est gravée sur la pierre : « Ici repose un cœur en tout pareil au temps, qui meurt à chaque instant de l’instant qui commence, et qui se consumant de sa propre romance, ne se tait que pour mieux entendre ce qu’il attend. Rien n’a pu l’apaiser jamais ce cœur battant, qui n’a connu du ciel qu’une longue apparence, et qui n’aura vécu sur la terre de France, que juste assez pour croire au retour du printemps. qu’elle ne m’attend plus et non plus ne m’entend, lui murmurer les mots secrets de l’espérance, ici repose enfin celle que j’aimais tant ».

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